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 Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)

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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:09

PREFACE A L'EDITION ALLEMANDE DE 1890


Depuis que j'ai écrit les lignes qui précèdent, une nouvelle édition allemande du Manifeste est devenue nécessaire. Il convient en outre de mentionner ici qu'il s'est produit bien des choses autour du Manifeste.

Une deuxième traduction russe, par Véra Zassoulitch, parut à Genève en 1882, nous en rédigeâmes, Marx et moi, la préface. Malheureusement, j'ai égaré le manuscrit allemand original, et je suis obligé de retraduire du russe, ce qui n'est d'aucun profit pour le texte même. Voici cette préface :

"La première édition russe du _Manifeste du Parti communiste_, traduit par Bakounine, parut peu après 1860 à l'imprimerie du _Kolokol_. A cette époque, une édition russe de cet ouvrage avait tout au plus pour l'Occident l'importance d'une curiosité littéraire. Aujourd'hui, il n'en va plus de même. Combien était étroit le terrain où se propageait le mouvement prolétarien aux premiers jours de la publication du Manifeste (janvier I848), c'est ce qui ressort parfaitement du dernier chapitre : "Position des communistes envers les différents partis d'opposition dans les divers pays"). La Russie et les Etats-Unis notamment n'y sont pas mentionnés. C'était le temps où la Russie formait la dernière grande réserve de la réaction européenne, et où l'émigration aux Etats-Unis absorbait l'excédent des forces du prolétariat européen. Ces deux pays fournissaient à l'Europe des matières premières et lui offraient en même temps des débouchés pour l'écoulement de ses produits industriels. Tous deux servaient donc, de l'une ou l'autre manière, de contrefort à l'organisation sociale de l'Europe.

Que tout cela est changé aujourd'hui ! C'est précisément l'émigration européenne qui a rendu possible le développement colossal de l'agriculture en Amérique du Nord, développement dont la concurrence ébranle dans ses fondements la grande et la petite propriété foncière en Europe. C'est elle qui a, du même coup, donné aux Etats-Unis la possibilité de mettre en exploitation ses énormes ressources industrielles, et cela avec une énergie et à une échelle telles que le monopole industriel de l'Europe occidentale disparaîtra à bref délai. Ces deux circonstances réagissent à leur tour de façon révolutionnaire sur l'Amérique elle-même. La petite et la moyenne propriété des _farmers_, cette assise de tout l'ordre politique américain, succombe peu à peu sous la concurrence de fermes gigantesques, tandis que, dans les districts industriels, il se constitue pour la première fois un nombreux prolétariat à côté d'une fabuleuse concentration du Capital.

Passons à la Russie. Au moment de la Révolution de 1848-1849, les monarques d'Europe, tout comme la bourgeoisie d'Europe, voyaient dans l'intervention russe le seul moyen capable de les sauver du prolétariat qui commençait tout juste à prendre conscience de sa force. Ils proclamaient le tsar chef de la réaction européenne. Aujourd'hui, il est, à Gatchina, le prisonnier de guerre de la révolution, et la Russie est à l'avant-garde du mouvement révolutionnaire de l'Europe.

Le Manifeste communiste avait pour tâche de proclamer la disparition inévitable et prochaine de la propriété bourgeoise. Mais en Russie, à côté de la spéculation capitaliste qui se développe fiévreusement et de la propriété foncière bourgeoise en voie de formation, plus de la moitié du sol est la propriété commune des paysans. Il s'agit, dès lors, de savoir si la communauté paysanne russe, cette forme déjà décomposée de l'antique propriété commune du sol, passera directement à la forme communiste supérieure de la propriété foncière, ou bien si elle doit suivre d'abord le même processus de dissolution qu'elle a subi au cours du développement historique de l'Occident.

La seule réponse qu'on puisse faire aujourd'hui à cette question est la suivante : si la révolution russe donne le signal d'une révolution ouvrière en Occident, et que toutes deux se complètent, la propriété commune actuelle de la Russie pourra servir de point de départ à une évolution communiste.

Karl Marx, Friedrich Engels ; Londres, 21 janvier 1882


Une nouvelle traduction polonaise parut, à la même époque, à Genève : _Manifest Kommunistyczny_.

Depuis, une nouvelle traduction danoise a paru dans la _Socialdemokratisk Bibliothek_, Copenhague, 1885. Elle n'est malheureusement pas tout à fait complète ; quelques passages essentiels, qui semblent avoir arrêté le traducteur, ont été omis, et çà et là, on peut relever des traces de négligences, dont l'effet est d'autant plus regrettable qu'on voit, d'après le reste, que la traduction aurait pu, avec un peu plus de soin, être excellente.

En 1886 parut une nouvelle traduction française dans _Le Socialiste_ de Paris ; c'est jusqu'ici la meilleure.

D'après cette traduction a paru, la même année, une version espagnole, d'abord dans _El Socialista_, de Madrid, et ensuite en brochure : _Manifesto del Partido Comunista, por Carlos Marx y F. Engels, Madrid, Administracion de "El Socialista", Hernan Cortès_.

A titre de curiosité, je dirai qu'en 1887 le manuscrit d'une traduction arménienne a été offert à un éditeur de Constantinople ; l'excellent homme n'eut cependant pas le courage d'imprimer une brochure qui portait le nom de Marx et estima que le traducteur devrait bien plutôt s'en déclarer l'auteur, ce que celui-ci refusa de faire.

A plusieurs reprises ont été réimprimées en Angleterre certaines traductions américaines plus ou moins inexactes ; enfin, une traduction authentique a paru en 1888. Elle est due à mon ami Samuel Moore, et nous l'avons revue ensemble avant l'impression. Elle a pour titre : _Manifesto of the Communist Party, by Karl Marx and Frederick Engels. Authorized English Translation, edited and annotated by Frederick Engels, 1888. London, William Reeves, 185 Fleet St., E.C._ J'ai repris dans la présente édition, quelques-unes des notes de cette traduction anglaise.

Le Manifeste a eu sa destinée propre. Salué avec enthousiasme, au moment de son apparition, par l'avant-garde peu nombreuse encore du socialisme scientifique (comme le prouvent les traductions signalées dans la première préface), il fut bientôt refoulé à l'arrière-plan par la réaction qui suivit la défaite des ouvriers parisiens en juin 1848, et enfin il fut proscrit "de par la loi" avec la condamnation des communistes de Cologne en novembre 1852. Avec le mouvement ouvrier datant de la Révolution de Février, le Manifeste aussi disparaissait de la scène publique.

Lorsque la classe ouvrière européenne eut repris suffisamment de forces pour un nouvel assaut contre la puissance des classes dominantes, naquit l'Association internationale des travailleurs. Elle avait pour but de fondre en une immense armée _unique_ toute la classe ouvrière militante d'Europe et d'Amérique. Elle ne pouvait donc _partir directement_ des principes posés dans le Manifeste. Il lui fallait un programme qui ne fermât pas la porte aux trade-unions anglaises, aux proudhoniens français, belges, italiens et espagnols, ni aux lassalliens allemands. Ce programme -‹ le préambule des Statuts de l'Internationale ‹- fut rédigé par Marx avec une maîtrise à laquelle Bakounine et les anarchistes eux-mêmes ont rendu hommage. Pour la victoire définitive des propositions énoncées dans le Manifeste, Marx s'en remettait uniquement au développement intellectuel de la classe ouvrière, qui devait nécessairement résulter de l'action et de la discussion communes. Les événements et les vicissitudes de la lutte contre le Capital, les défaites plus encore que les succès, ne pouvaient manquer de faire sentir aux combattants l'insuffisance de toutes leurs panacées et les amener à comprendre à fond les conditions véritables de l'émancipation ouvrière. Et Marx avait raison. La classe ouvrière de 1874, après la dissolution de l'Internationale, était tout autre que celle de 1864, au moment de sa fondation. Le proudhonisme des pays latins et le lassallisme proprement dit en Allemagne étaient à l'agonie, et même les trade-unions anglaises, alors ultra-conservatrices, approchaient peu à peu du moment où, en 1887, le président de leur congrès à Swansea pouvait dire en leur nom : "Le socialisme continental ne nous fait plus peur." Mais dès 1887, le socialisme continental s'identifiait presque entièrement avec la théorie formulée dans le Manifeste. Et ainsi l'histoire du Manifeste reflète jusqu'à un certain point l'histoire du mouvement ouvrier moderne depuis 1848. A l'heure actuelle, il est incontestablement l'oeuvre la plus répandue, la plus internationale de toute la littérature socialiste, le programme commun de millions d'ouvriers de tous les pays, de la Sibérie à la Californie.

Et, cependant, lorsqu'il parut, nous n'aurions pu l'intituler Manifeste _socialiste_. En 1847, on comprenait sous ce nom de socialiste deux sortes de gens. D'abord, les adhérents des divers systèmes utopiques, notamment les owenistes en Angleterre et les fouriéristes en France, qui n'étaient déjà plus, les uns et les autres, que de simples sectes agonisantes. D'un autre côté, les charlatans sociaux de tout acabit qui voulaient, à l'aide d'un tas de panacées et avec toutes sortes de rapiéçages, supprimer les misères sociales, sans faire le moindre tort au Capital et au profit. Dans les deux cas, c'étaient des gens qui vivaient en dehors du mouvement ouvrier et qui cherchaient plutôt un appui auprès des classes "cultivées". Au contraire, cette partie des ouvriers qui, convaincue de l'insuffisance des simples bouleversements politiques, réclamait une transformation fondamentale de la société, s'était donné le nom de _communistes_. C'était un communisme à peine dégrossi, purement instinctif, parfois un peu grossier ; mais il était assez puissant pour donner naissance à deux systèmes de communisme utopique : en France l'Icarie de Cabet et en Allemagne le système de Weitling. En 1847, le socialisme signifiait un mouvement bourgeois, le communisme, un mouvement ouvrier. Le socialisme avait, sur le continent tout au moins, "ses entrées dans le monde" ; pour le communisme, c'était exactement le contraire. Et comme, dès ce moment, nous étions très nettement d'avis que "l'émancipation des travailleurs doit être l'oeuvre des travailleurs eux-mêmes", nous ne pouvions hésiter un instant sur la dénomination à choisir. Depuis, il ne nous est jamais venu à l'esprit de la rejeter.

"Prolétaires de tous les pays, unissez-vous !" Quelques voix seulement nous répondirent, lorsque nous lançâmes cet appel par le monde, il y a maintenant quarante-deux ans, à la veille de la première révolution parisienne dans laquelle le prolétariat se présenta avec ses revendications à lui. Mais le 28 septembre 1864, des prolétaires de la plupart des pays de l'Europe occidentale s'unissaient pour former l'Association internationale des Travailleurs, de glorieuse mémoire. L'Internationale elle-même ne vécut d'ailleurs que neuf années. Mais que l'alliance éternelle établie par elle entre les prolétaires de tous les pays existe encore et qu'elle soit plus puissante que jamais, il n'en est pas de meilleure preuve que la journée d'aujourd'hui. Au moment où j'écris ces lignes, le prolétariat d'Europe et d'Amérique passe en revue ses forces de combat, pour la première fois mobilisées en _une seule_ armée, sous _un même_ drapeau et pour _un même_ but immédiat : la fixation légale de la journée normale de huit heures, proclamée dès 1866 par le Congrès de l'Internationale à Genève, et de nouveau par le Congrès ouvrier de Paris en l889. Le spectacle de cette journée montrera aux capitalistes et aux propriétaires fonciers de tous les pays que les prolétaires de tous les pays sont effectivement unis.

Que Marx n'est-il à côté de moi, pour voir cela de ses propres yeux !

Friedrich Engels ; Londres, 1er mai 1890
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:11

PREFACE A L'EDITION POLONAISE DE 1892


Qu'il ait été nécessaire de faire paraître une nouvelle édition polonaise du Manifeste communiste, permet de faire maintes conclusions.

D'abord, il faut constater que le Manifeste est devenu, ces derniers temps, une sorte d'illustration du progrès de la grande industrie sur le continent européen. A mesure que celle-ci évolue dans un pays donné, les ouvriers de ce pays ont de plus en plus tendance à voir clair dans leur situation, en tant que classe ouvrière, pal rapport aux classes possédantes ; le mouvement socialiste prend de l'extension parmi eux et le Manifeste devient l'objet d'une demande accrue. Ainsi, d'après le nombre d'exemplaires diffusés dans la langue du pays, il est possible de déterminer avec assez de précision non seulement l'état du mouvement ouvrier, mais aussi le degré d'évolution de la grande industrie dans ce pays.

La nouvelle édition polonaise du Manifeste est donc une preuve du progrès décisif de l'industrie de la Pologne. Que ce progrès ait effectivement eu lieu durant les dix années qui se sont écoulées depuis que la dernière édition a vu le jour, nul doute ne saurait subsister. Le Royaume de Pologne, la Pologne du Congrès, s'est transformé en une vaste région industrielle de l'empire de Russie. Tandis que la grande industrie russe est dispersée dans maints endroits, une partie tout près du golfe de Finlande, une autre dans la région centrale (Moscou, Vladimir), la troisième sur les côtes de la mer Noire et de la mer d'Azov, etc., l'industrie polonaise se trouve concentrée sur une étendue relativement faible et éprouve aussi bien les avantages que les inconvénients de cette concentration. Ces avantages furent reconnus par les fabricants concurrents de Russie lorsque, malgré leur désir ardent de russifier tous les Polonais, ils réclamèrent l'institution de droits protecteurs contre la Pologne. Quant aux inconvénients -‹ pour les fabricants polonais comme pour le gouvernement russe -‹, ils se traduisent par une rapide diffusion des idées socialistes parmi les ouvriers polonais et par une demande accrue pour le Manifeste.

Cependant, cette évolution rapide de l'industrie polonaise qui a pris le pas sur l'industrie russe, offre à son tour une nouvelle preuve de la vitalité tenace du peuple polonais et constitue une caution nouvelle de son futur rétablissement national. Or, le rétablissement d'une Pologne autonome puissante nous concerne nous tous et pas seulement les Polonais. Une coopération internationale de bonne foi entre les peuples d'Europe n'est possible que si chacun de ces peuples reste le maître absolu dans sa propre maison. La Révolution de I848, au cours de laquelle les combattants prolétariens ont dû, sous le drapeau du prolétariat, exécuter en fin de compte la besogne de la bourgeoisie, a réalisé du même coup, par le truchement de ses commis -‹ Louis Bonaparte et Bismarck -‹, l'indépendance de l'Italie, de l'Allemagne, de la Hongrie.

Pour ce qui est de la Pologne qui depuis 1792 avait fait pou ; la révolution plus que ces trois pays pris ensemble, à l'heure où, en 1863, elle succombait sous la poussée des forces russes, dix fois supérieures aux siennes propres, elle fut abandonnée à elle-même. La noblesse a été impuissante à défendre et à reconquérir l'indépendance de la Pologne ; la bourgeoisie se désintéresse actuellement, pour ne pas dire plus, de cette indépendance. Néanmoins, pour la coopération harmonieuse des nations européennes, elle s'impose impérieusement. Elle ne peut être conquise que par le jeune prolétariat polonais, et entre ses mains elle sera sous bonne garde. Car pour les ouvriers du reste de l'Europe cette indépendance est aussi nécessaire que pour les ouvriers polonais eux- mêmes.

Friedrich Engels Londres, 10 février 1892



PREFACE A L'EDITION ITALIENNE DE 1893


AU LECTEUR ITALIEN

On peut dire que la publication du _Manifeste du Parti communiste_ a coïncidé exactement avec la date du 18 mars 1848, avec les révolutions de Milan et de Berlin, soulèvements armés de deux nations, dont l'une est située au centre du continent européen, l'autre, au centre des pays méditerranéens, deux nations affaiblies jusque-là par leur morcellement et les dissensions internes, ce qui les fit tomber sous la domination étrangère. Tandis que l'Italie était soumise à l'empereur d'Autriche, l'Allemagne n'en subissait pas moins le joug, tout aussi sensible encore que moins direct, du tsar de toutes les Russies. Les conséquences des événements du 18 mars I848 délivrèrent l'Italie et l'Allemagne de cette infamie ; si, de 1848 à 1871, ces deux grandes nations furent rétablies et purent recouvrer, de l'une ou de l'autre façon, leur indépendance, cela tient, selon Marx, au fait que ceux-là mêmes qui avaient écrasé la Révolution de 1848, étaient devenus, bien malgré eux, ses exécuteurs testamentaires.

Partout cette révolution fut l'oeuvre de la classe ouvrière : c'est elle qui dressa les barricades et offrit sa vie en sacrifice. Cependant, seuls les ouvriers parisiens en renversant le gouvernement, étaient tout à fait décidés à renverser aussi le régime bourgeois. Mais, bien qu'ils fussent conscients de l'antagonisme inéluctable entre leur propre classe et la bourgeoisie, ni le progrès économique du pays, ni la formation intellectuelle de la masse des ouvriers français n'avaient encore atteint le niveau qui eût pu favoriser la transformation sociale. C'est bien pourquoi les fruits de la révolution devaient revenir en fin de compte à la classe capitaliste. Dans les autres pays -‹ Italie, Allemagne, Autriche -‹ les ouvriers, dès le début, ne firent qu'aider la bourgeoisie à accéder au pouvoir. Mais il n'est pas un seul pays où la domination de la bourgeoisie soit possible sans l'indépendance nationale. Aussi la révolution de 1848 devait-elle déboucher sur l'unité et l'autonomie des nations qui en étaient privées jusque-là : l'Italie, l'Allemagne, la Hongrie. Maintenant, c'est le tour de la Pologne.

Ainsi, si la révolution de 1848 n'était pas une révolution socialiste, elle a du moins déblayé la route, préparé le terrain pour cette dernière. Le régime bourgeois, qui a suscité dans tous les pays l'essor de la grande industrie, a du même coup créé partout, durant ces derniers quarante-cinq ans, un prolétariat nombreux, bien cimenté et fort ; il a engendré ainsi, comme le dit le Manifeste, ses propres fossoyeurs. Sans l'autonomie et l'unité rendues à chaque nation, il est impossible de réaliser ni l'union internationale du prolétariat ni une coopération tranquille et intelligente de ces nations en vue d'atteindre les buts communs. Essayez de vous représenter une action commune internationale des ouvriers italiens, hongrois, allemands, polonais et russes dans les conditions politiques d'avant 1848 !

Donc, les combats de 1848 n'ont pas été vains. De même les quarante-cinq années qui nous séparent de cette période révolutionnaire. Ses fruits commencent à mûrir, et je voudrais seulement que la parution de cette traduction italienne fût bon signe, signe avant-coureur de la victoire du prolétariat italien, de même que la parution de l'original a été le précurseur de la révolution internationale.

Le Manifeste rend pleine justice au rôle révolutionnaire que le capitalisme a joué dans le passé. L'Italie fut la première nation capitaliste. La fin du moyen âge féodal, le début de l'ère capitaliste moderne trouvent leur expression dans une figure colossale. C'est l'Italien Dante, le dernier poète du moyen âge et en même temps le premier poète des temps nouveaux. Maintenant, comme en 1300, s'ouvre une ère historique nouvelle. L'Italie nous donnera-t-elle un nouveau Dante qui perpétuera l'éclosion de cette ère nouvelle, prolétarienne ?

Friedrich Engels ; Londres, 1er février I893
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:12

MANIFESTE DU PARTI COMMUNISTE


Un spectre hante l'Europe : le spectre du communisme. Toutes les puissances de la vieille Europe se sont unies en une Sainte-Alliance pour traquer ce spectre : le pape et le tsar, Metternich et Guizot, les radicaux de France et les policiers d'Allemagne.

Quelle est l'opposition qui n'a pas été accusée de communisme par ses adversaires au pouvoir ? Quelle est l'opposition qui, à son tour, n'a pas renvoyé à ses adversaires de droite ou de gauche l'épithète infamante de communiste ?

Il en résulte un double enseignement.

Déjà le communisme est reconnu comme une puissance par toutes les puissances d'Europe.

Il est grand temps que les communistes exposent, à la face du monde entier, leurs conceptions, leurs buts et leurs tendances ; qu'ils opposent au conte du spectre communiste un manifeste du Parti lui-même.

C'est à cette fin que des communistes de diverses nationalités se sont réunis à Londres et ont rédigé le Manifeste suivant, qui sera publié en anglais, français, allemand, italien, flamand et danois.

I - BOURGEOIS ET PROLETAIRES

L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de luttes de classes.

Homme libre et esclave, patricien et plébéien, baron et serf, maître de jurande et compagnon, en un mot oppresseurs et opprimés, en opposition constante, ont mené une guerre ininterrompue, tantôt ouverte, tantôt dissimulée, une guerre qui finissait toujours soit par une transformation révolutionnaire de la société tout entière, soit par la destruction des deux classes en lutte.

Dans les premières époques historiques, nous constatons presque partout une organisation complète de la société en classes distinctes, une échelle graduée de conditions sociales. Dans la Rome antique, nous trouvons des patriciens, des chevaliers, des plébéiens, des esclaves ; au moyen âge, des seigneurs, des vassaux, des maîtres de corporation, des compagnons, des serfs et, de plus, dans chacune de ces classes, une hiérarchie particulière.

La société bourgeoise moderne, élevée sur les ruines de la société féodale, n'a pas aboli les antagonismes de classes. Elle n'a fait que substituer de nouvelles classes, de nouvelles conditions d'oppression, de nouvelles formes de lutte à celles d'autrefois.

Cependant, le caractère distinctif de notre époque, de l'époque de la bourgeoisie, est d'avoir simplifié les antagonismes de classes. La société se divise de plus en plus en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat.

Des serfs du moyen âge naquirent les petits bourgeois des premières villes ; de cette population municipale sortirent les premiers éléments de la bourgeoisie.

La découverte de l'Amérique, la circumnavigation de l'Afrique offrirent à la bourgeoisie naissante un nouveau champ d'action. Les marchés des Indes Orientales et de la Chine, la colonisation de l'Amérique, le commerce colonial, la multiplication des moyens d'échange et, en général, des marchandises donnèrent un essor jusqu'alors inconnu au négoce, à la navigation, à l'industrie et assurèrent, en conséquence, un développement rapide à l'élément révolutionnaire de la société féodale en dissolution.

L'ancien mode d'exploitation féodal ou corporatif de l'industrie ne suffisait plus aux besoins qui croissaient sans cesse à mesure que s'ouvraient de nouveaux marchés. La manufacture prit sa place. La moyenne bourgeoisie industrielle supplanta les maîtres de jurande ; la division du travail entre les différentes corporations céda la place à la division du travail au sein de l'atelier même.

Mais les marchés s'agrandissaient sans cesse : la demande croissait toujours. La manufacture, à son tour, devint insuffisante. Alors, la vapeur et la machine révolutionnèrent la production industrielle. La grande industrie moderne supplanta la manufacture ; la moyenne bourgeoisie industrielle céda la place aux millionnaires de l'industrie, aux chefs de véritables armées industrielles, aux bourgeois modernes.

La grande industrie a créé le marché mondial, préparé par la découverte de l'Amérique. Le marché mondial accéléra prodigieusement le développement du commerce, de la navigation, des voies de communication terrestres. Ce développement réagit à son tour sur l'extension de l'industrie ; et, au fur et à mesure que l'industrie, le commerce, la navigation, les chemins de fer se développaient, la bourgeoisie grandissait, décuplant ses capitaux et refoulant à l'arrière-plan les classes léguées par le moyen âge.

La bourgeoisie moderne, nous le voyons, est elle-même le produit d'un long développement, d'une série de révolutions dans les modes de production et d'échange.

A chaque étape de l'évolution que parcourait la bourgeoisie correspondait pour elle un progrès politique. Classe opprimée par le despotisme féodal, association armée s'administrant elle-même dans la commune , ici, république urbaine indépendante ; là, tiers état taillable et corvéable de la monarchie, puis, durant la période manufacturière, contrepoids de la noblesse dans la monarchie féodale ou absolue, pierre angulaire des grandes monarchies, la bourgeoisie, depuis l'établissement de la grande industrie et du marché mondial, s'est finalement emparée de la souveraineté politique exclusive dans l'Etat représentatif moderne. Le gouvernement moderne n'est qu'un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière.

La bourgeoisie a joué dans l'histoire un rôle éminemment révolutionnaire.

Partout où elle a conquis le pouvoir, elle a foulé aux pieds les relations féodales, patriarcales et idylliques. Tous les liens complexes et variés qui unissent l'homme féodal à ses supérieurs naturels, elle les a brisés sans pitié pour ne laisser subsister d'autre lien, entre l'homme et l'homme, que le froid intérêt, les dures exigences du "paiement au comptant". Elle a noyé les frissons sacrés de l'extase religieuse, de l'enthousiasme chevaleresque, de la sentimentalité petite-bourgeoise dans les eaux glacées du calcul égoïste. Elle a fait de la dignité personnelle une simple valeur d'échange ; elle a substitué aux nombreuses libertés si chèrement conquises, _l'unique_ et impitoyable liberté du commerce. En un mot, à la place de l'exploitation que masquaient les illusions religieuses et politiques, elle a mis une exploitation ouverte, éhontée, directe, brutale.

La bourgeoisie a dépouillé de leur auréole toutes les activités qui passaient jusque-là pour vénérables et qu'on considérait avec un saint respect. Le médecin, le juriste, le prêtre, le poète, le savant, elle en a fait des salariés à ses gages.

La bourgeoisie a déchiré le voile de sentimentalité qui recouvrait les relations de famille et les a réduites à n'être que de simples rapports d'argent.

La bourgeoisie a révélé comment la brutale manifestation de la force au moyen âge, si admirée de la réaction, trouva son complément naturel dans la paresse la plus crasse. C'est elle qui, la première, a fait voir ce dont est capable l'activité humaine. Elle a créé de tout autres merveilles que les pyramides d'Egypte, les aqueducs romains, les cathédrales gothiques ; elle a mené à bien de tout autres expéditions que les invasions et les croisades.

La bourgeoisie ne peut exister sans révolutionner constamment les instruments de production, ce qui veut dire les rapports de production, c'est-à-dire l'ensemble des rapports sociaux. Le maintien sans changement de l'ancien mode de production était, au contraire, pour toutes les classes industrielles antérieures, la condition première de leur existence. Ce bouleversement continuel de la production, ce constant ébranlement de tout le système social, cette agitation et cette insécurité perpétuelles distinguent l'époque bourgeoise de toutes les précédentes. Tous les rapports sociaux, figés et couverts de rouille, avec leur cortège de conceptions et d'idées antiques et vénérables, se dissolvent ; ceux qui les remplacent vieillissent avant d'avoir pu s'ossifier. Tout ce qui avait solidité et permanence s'en va en fumée, tout ce qui était sacré est profané, et les hommes sont forcés enfin d'envisager leurs conditions d'existence et leurs rapports réciproques avec des yeux désabusés.

Poussée par le besoin de débouchés toujours nouveaux, la bourgeoisie envahit le globe entier. Il lui faut s'implanter partout, exploiter partout, établir partout des relations.

Par l'exploitation du marché mondial, la bourgeoisie donne un caractère cosmopolite à la production et à la consommation de tous les pays. Au grand désespoir des réactionnaires, elle a enlevé à l'industrie sa base nationale. Les vieilles industries nationales ont été détruites et le sont encore chaque jour. Elles sont supplantées par de nouvelles industries, dont l'adoption devient une question de vie ou de mort pour toutes les nations civilisées, industries qui n'emploient plus des matières premières indigènes, mais des matières premières venues des régions les plus lointaines, et dont les produits se consomment non seulement dans le pays même, mais dans toutes les parties du globe. A la place des anciens besoins, satisfaits par les produits nationaux, naissent des besoins nouveaux, réclamant pour leur satisfaction les produits des contrées et des climats les plus lointains. A la place de l'ancien isolement des provinces et des nations se suffisant à elles- mêmes, se développent des relations universelles, une interdépendance universelle des nations. Et ce qui est vrai de la production matérielle ne l'est pas moins des productions de l'esprit. Les oeuvres intellectuelles d'une nation deviennent la propriété commune de toutes. L'étroitesse et l'exclusivisme nationaux deviennent de jour en jour plus impossibles ; et de la multiplicité des littératures nationales et locales naît une littérature universelle.

Par le rapide perfectionnement des instruments de production et l'amélioration infinie des moyens de communication, la bourgeoisie entraîne dans le courant de la civilisation jusqu'aux nations les plus barbares. Le bon marché de ses produits est la grosse artillerie qui bat en brèche toutes les murailles de Chine et contraint à la capitulation les barbares les plus opiniâtrement hostiles aux étrangers. Sous peine de mort, elle force toutes les nations à adopter le mode bourgeois de production ; elle les force à introduire chez elles la prétendue civilisation, c'est-à-dire à devenir bourgeoises. En un mot, elle se façonne un monde à son image.

La bourgeoisie a soumis la campagne à la ville. Elle a créé d'énormes cités ; elle a prodigieusement augmenté la population des villes par rapport à celles des campagnes, et, par là, elle a arraché une grande partie de la population à l'abrutissement de la vie des champs. De même qu'elle a soumis la campagne à la ville, les pays barbares ou demi- barbares aux pays civilisés, elle a subordonné les peuples de paysans aux peuples de bourgeois, l'Orient à l'Occident.

La bourgeoisie supprime de plus en plus l'émiettement des moyens de production, de la propriété et de la population. Elle a aggloméré la population, centralisé les moyens de production et concentré la propriété dans un petit nombre de mains. La conséquence fatale de ces changements a été la centralisation politique. Des provinces indépendantes, tout juste fédérées entre elles, ayant des intérêts, des lois, des gouvernements, des tarifs douaniers différents, ont été réunies en une _seule_ nation, avec un _seul_ gouvernement, une _seule_ loi, un _seul_ intérêt national de classe, derrière un _seul_ cordon douanier.

La bourgeoisie, au cours de sa domination de classe à peine séculaire, a créé des forces productives plus nombreuses et plus colossales que l'avaient fait toutes les générations passées prises ensemble. La domestication des forces de la nature, les machines, l'application de la chimie à l'industrie et à l'agriculture, la navigation à vapeur, les chemins de fer, les télégraphes électriques, le défrichement de continents entiers, la régularisation des fleuves, des populations entières jaillies du sol ‹- quel siècle antérieur aurait soupçonné que de pareilles forces productives dorment au sein du travail social ?

Voici donc ce que nous avons vu : les moyens de production et d'échange, sur la base desquels s'est édifiée la bourgeoisie, furent créés à l'intérieur de la société féodale. A un certain degré du développement de ces moyens de production et d'échange, les conditions dans lesquelles la société féodale produisait et échangeait, l'organisation féodale de l'agriculture et de la manufacture, en un mot le régime féodal de propriété, cessèrent de correspondre aux forces productives en plein développement. Ils entravaient la production au lieu de la faire progresser. Ils se transformèrent en autant de chaînes. Il fallait les briser. Et on les brisa.

A la place s'éleva la libre concurrence, avec une constitution sociale et politique appropriée, avec la suprématie économique et politique de la classe bourgeoise.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:13

Nous assistons aujourd'hui à un processus analogue. Les conditions bourgeoises de production et d'échange, le régime bourgeois de la propriété, cette société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d'échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu'il a évoquées. Depuis des dizaines d'années, l'histoire de l'industrie et du commerce n'est autre chose que l'histoire de la révolte des forces productives modernes contre les rapports modernes de production, contre le régime de propriété, qui conditionnent l'existence de la bourgeoisie et sa domination. Il suffit de mentionner les crises commerciales qui, par leur retour périodique, menacent de plus en plus l'existence de la société bourgeoise. Chaque crise détruit régulièrement non seulement une masse de produits déjà créés, mais encore une grande partie des forces productives déjà existantes elles-mêmes. Une épidémie qui, à toute autre époque, eût semblé une absurdité, s'abat sur la société, -‹ l'épidémie de la surproduction. La société se trouve subitement ramenée à un état de barbarie momentanée ; on dirait qu'une famine, une guerre d'extermination lui ont coupé tous ses moyens de subsistance ; l'industrie et le commerce semblent anéantis. Et pourquoi ? Parce que la société a trop de civilisation, trop de moyens de subsistance, trop d'industrie, trop de commerce. Les forces productives dont elle dispose ne favorisent plus la civilisation bourgeoise et le régime de la propriété bourgeoise ; au contraire, elles sont devenues trop puissantes pour ce régime qui alors leur fait obstacle ; et toutes les fois que les forces productives sociales triomphent de cet obstacle, elles précipitent dans le désordre la société bourgeoise tout entière et menacent l'existence de la propriété bourgeoise. Le système bourgeois est devenu trop étroit pour contenir les richesses créées dans son sein.‹ Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D'un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l'autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. Les armes dont la bourgeoisie s'est servie pour abattre la féodalité se retournent aujourd'hui contre la bourgeoisie elle-même.

Mais la bourgeoisie n'a pas seulement forgé les armes qui la mettront à mort ; elle a produit aussi les hommes qui manieront ces armes, les ouvriers modernes, les _prolétaires_.

A mesure que grandit la bourgeoisie, c'est-à-dire le capital, se développe aussi le prolétariat, la classe des ouvriers modernes qui ne vivent qu'à la condition de trouver du travail et qui n'en trouvent que si leur travail accroît le capital. Ces ouvriers, contraints de se vendre au jour le jour, sont une marchandise, un article de commerce comme un autre ; ils sont exposés, par conséquent, à toutes les vicissitudes de la concurrence, à toutes les fluctuations du marché.

Le développement du machinisme et la division du travail, en faisant perdre au travail du prolétaire tout caractère d'autonomie, lui ont fait perdre tout attrait pour l'ouvrier. Il devient un simple accessoire de la machine, on n'exige de lui que l'opération la plus simple, la plus monotone, la plus vite apprise. Par conséquent, ce que coûte l'ouvrier se réduit, à peu de chose près, au coût de ce qu'il lui faut pour s'entretenir et perpétuer sa descendance. Or, le prix du travail, comme celui de toute marchandise, est égal à son coût de production. Donc, plus le travail devient répugnant, plus les salaires baissent. Bien plus, la somme de labeur s'accroît avec le développement du machinisme et de la division du travail, soit par l'augmentation des heures ouvrables, soit par l'augmentation du travail exigé dans un temps donné, l'accélération du mouvement des machines, etc.

L'industrie moderne a fait du petit atelier du maître-artisan patriarcal la grande fabrique du capitaliste industriel. Des masses d'ouvriers, entassés dans la fabrique, sont organisés militairement. Simples soldats de l'industrie, ils sont placés sous la surveillance d'une hiérarchie complète de sous-officiers et d'officiers. Ils ne sont pas seulement les esclaves de la classe bourgeoise, de l'Etat bourgeois, mais encore, chaque jour, à chaque heure, les esclaves de la machine, du contremaître, et surtout du bourgeois fabricant lui-même. Plus ce despotisme proclame ouvertement le profit comme son but unique, plus il devient mesquin, odieux, exaspérant.

Moins le travail exige d'habileté et de force, c'est-à-dire plus l'industrie moderne progresse, et plus le travail des hommes est supplanté par celui des femmes et des enfants. Les distinctions d'âge et de sexe n'ont plus d'importance sociale pour la classe ouvrière. Il n'y a plus que des instruments de travail, dont le coût varie suivant l'âge et le sexe.

Une fois que l'ouvrier a subi l'exploitation du fabricant et qu'on lui a compté son salaire, il devient la proie d'autres membres de la bourgeoisie : du propriétaire, du détaillant, du prêteur sur gages, etc., etc.

Petits industriels, marchands et rentiers, artisans et paysans, tout l'échelon inférieur des classes moyennes de jadis, tombent dans le prolétariat ; d'une part, parce que leurs faibles capitaux ne leur permettant pas d'employer les procédés de la grande industrie, ils succombent dans leur concurrence avec les grands capitalistes ; d'autre part, parce que leur habileté technique est dépréciée par les méthodes nouvelles de production. De sorte que le prolétariat se recrute dans toutes les classes de la population.

Le prolétariat passe par différentes phases d'évolution. Sa lutte contre la bourgeoisie commence avec son existence même.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:14

La lutte est engagée d'abord par des ouvriers isolés, ensuite par les ouvriers d'une même fabrique, enfin par les ouvriers d'une même branche d'industrie, dans une même localité, contre le bourgeois qui les exploite directement. Ils ne dirigent pas seulement leurs attaques contre les rapports bourgeois de production : ils les dirigent contre les instruments de production eux-mêmes ; ils détruisent les marchandises étrangères qui leur font concurrence, brisent les machines, brûlent les fabriques et s'efforcent de reconquérir la position perdue de l'artisan du moyen âge.

A ce stade, le prolétariat forme une masse disséminée à travers le pays et émiettée par la concurrence. S'il arrive que les ouvriers se soutiennent par l'action de masse, ce n'est pas encore là le résultat de leur propre union, mais de celle de la bourgeoisie qui, pour atteindre ses fins politiques propres, doit mettre en branle le prolétariat tout entier, et qui possède encore provisoirement le pouvoir de le faire. Durant cette phase, les prolétaires ne combattent donc pas leurs propres ennemis, mais les ennemis de leurs ennemis, c'est-à-dire les vestiges de la monarchie absolue, propriétaires fonciers, bourgeois non industriels, petits bourgeois. Tout le mouvement historique est de la sorte concentré entre les mains de la bourgeoisie ; toute victoire remportée dans ces conditions est une victoire bourgeoise.

Or, le développement de l'industrie, non seulement accroît le nombre des prolétaires, mais les concentre en masses plus considérables ; la force des prolétaires augmente et ils en prennent mieux conscience. Les intérêts, les conditions d'existence au sein du prolétariat, s'égalisent de plus en plus, à mesure que la machine efface toute différence dans le travail et réduit presque partout le salaire à un niveau également bas. Par suite de la concurrence croissante des bourgeois entre eux et des crises commerciales qui en résultent, les salaires deviennent de plus en plus instables ; le perfectionnement constant et toujours plus rapide de la machine rend la condition de l'ouvrier de plus en plus précaire ; les collisions individuelles entre l'ouvrier et le bourgeois prennent de plus en plus le caractère de collisions entre deux classes. Les ouvriers commencent par former des coalitions contre les bourgeois pour la défense de leurs salaires. Ils vont jusqu'à constituer des associations permanentes pour être prêts en vue de rébellions éventuelles. Çà et là, la lutte éclate en émeute.

Parfois, les ouvriers triomphent ; mais c'est un triomphe éphémère. Le résultat véritable de leurs luttes est moins le succès immédiat que l'union grandissante des travailleurs. Cette union est facilitée par l'accroissement des moyens de communication qui sont créés par une grande industrie et qui permettent aux ouvriers de localités différentes de prendre contact. Or, il suffit de cette prise de contact pour centraliser les nombreuses luttes locales, qui partout revêtent le même caractère, en une lutte nationale, en une lutte de classes. Mais toute lutte de classes est une lutte politique, et l'union que les bourgeois du moyen âge mettaient des siècles à établir avec leurs chemins vicinaux, les prolétaires modernes la réalisent en quelques années grâce aux chemins de fer.

Cette organisation du prolétariat en classe, et donc en parti politique, est sans cesse détruite de nouveau par la concurrence que se font les ouvriers entre eux. Mais elle renaît toujours, et toujours plus forte, plus ferme, plus puissante. Elle profite des dissensions intestines de la bourgeoisie pour l'obliger à reconnaître, sous forme de loi, certains intérêts de la classe ouvrière : par exemple le _bill_ de dix heures en Angleterre.

En général, les collisions qui se produisent dans la vieille société favorisent de diverses manières le développement du prolétariat. La bourgeoisie vit dans un état de guerre perpétuel ; d'abord contre l'aristocratie, puis contre ces fractions de la bourgeoisie même dont les intérêts entrent en conflit avec le progrès de l'industrie, et toujours, enfin, contre la bourgeoisie de tous les pays étrangers. Dans toutes ces luttes, elle se voit obligée de faire appel au prolétariat, de revendiquer son aide et de l'entraîner ainsi dans le mouvement politique. Si bien que la bourgeoisie fournit aux prolétaires les éléments de sa propre éducation, c'est-à-dire des armes contre elle- même.

De plus, ainsi que nous venons de le voir, des fractions entières de la classe dominante sont, par le progrès de l'industrie, précipitées dans le prolétariat, ou sont menacées, tout au moins, dans leurs conditions d'existence. Elles aussi apportent au prolétariat une foule d'éléments d'éducation.

Enfin, au moment où la lutte des classes approche de l'heure décisive, le processus de décomposition de la classe dominante, de la vieille société tout entière, prend un caractère si violent et si âpre qu'une petite fraction de la classe dominante se détache de celle-ci et se rallie à la classe révolutionnaire, à la classe qui porte en elle l'avenir. De même que, jadis, une partie de la noblesse passa à la bourgeoisie, de nos jours une partie de la bourgeoisie passe au prolétariat, et, notamment, cette partie des idéologues bourgeois qui se sont haussés jusqu'à la compréhension théorique de l'ensemble du mouvement historique.

De toutes les classes qui, à l'heure présente, s'opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire. Les autres classes périclitent et périssent avec la grande industrie ; le prolétariat, au contraire, en est le produit le plus authentique.

Les classes moyennes, petits fabricants, détaillants, artisans, paysans, tous combattent la bourgeoisie parce qu'elle est une menace pour leur existence en tant que classes moyennes. Elles ne sont donc pas révolutionnaires, mais conservatrices ; bien plus, elles sont réactionnaires : elles cherchent à faire tourner à l'envers la roue de l'histoire. Si elles sont révolutionnaires, c'est en considération de leur passage imminent au prolétariat : elles défendent alors leurs intérêts futurs et non leurs intérêts actuels ; elles abandonnent leur propre point de vue pour se placer à celui du prolétariat.

Quant au lumpen-prolétariat, ce produit passif de la pourriture des couches inférieures de la vieille société, il peut se trouver, çà et là, entraîné dans le mouvement par une révolution prolétarienne ; cependant, ses conditions de vie le disposeront plutôt à se vendre à la réaction.

Les conditions d'existence de la vieille société sont déjà détruites dans les conditions d'existence du prolétariat. Le prolétaire est sans propriété ; ses relations avec sa femme et ses enfants n'ont plus rien de commun avec celles de la famille bourgeoise ; le travail industriel moderne, l'asservissement de l'ouvrier au capital, aussi bien en Angleterre qu'en France, en Amérique qu'en Allemagne, dépouillent le prolétaire de tout caractère national. Les lois, la morale, la religion sont à ses yeux autant de préjugés bourgeois derrière lesquels se cachent autant d'intérêts bourgeois.

Toutes les classes qui, dans le passé, se sont emparées du pouvoir essayaient de consolider leur situation acquise en soumettant la société aux conditions qui leur assuraient leurs revenus propres. Les prolétaires ne peuvent se rendre maîtres des forces productives sociales qu'en abolissant leur propre mode d'appropriation d'aujourd'hui et, par suite, tout le mode d'appropriation en vigueur jusqu'à nos jours. Les prolétaires n'ont rien à sauvegarder qui leur appartienne, ils ont à détruire toute garantie privée, toute sécurité privée antérieure.

Tous les mouvements historiques ont été, jusqu'ici, accomplis par des minorités ou au profit des minorités. Le mouvement prolétarien est le mouvement spontané de l'immense majorité au profit de l'immense majorité. Le prolétariat, couche inférieure de la société actuelle, ne peut se soulever, se redresser, sans faire sauter toute la superstructure des couches qui constituent la société officielle.

La lutte du prolétariat contre la bourgeoisie, bien qu'elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, en revêt cependant tout d'abord la forme. Il va sans dire que le prolétariat de chaque pays doit en finir, avant tout, avec sa propre bourgeoisie.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:15

En esquissant à grands traits les phases du développement du prolétariat, nous avons retracé l'histoire de la guerre civile, plus ou moins larvée, qui travaille la société actuelle jusqu'à l'heure où cette guerre éclate en révolution ouverte, et où le prolétariat fonde sa domination par le renversement violent de la bourgeoisie.

Toutes les sociétés antérieures, nous l'avons vu, ont reposé sur l'antagonisme de classes oppressives et de classes opprimées. Mais, pour opprimer une classe, il faut pouvoir lui garantir des conditions d'existence qui lui permettent, au moins, de vivre dans la servitude. Le serf, en plein servage, est parvenu à devenir membre d'une commune, de même que le petit bourgeois s'est élevé au rang de bourgeois, sous le joug de l'absolutisme féodal. L'ouvrier moderne au contraire, loin de s'élever avec le progrès de l'industrie, descend toujours plus bas, au- dessous même des conditions de vie de sa propre classe. Le travailleur devient un pauvre, et le paupérisme s'accroît plus rapidement encore que la population et la richesse. Il est donc manifeste que la bourgeoisie est incapable de remplir plus longtemps son rôle de classe dirigeante et d'imposer à la société, comme loi régulatrice, les conditions d'existence de sa classe. Elle ne peut plus régner, parce qu'elle est incapable d'assurer l'existence de son esclave dans le cadre de son esclavage, parce qu'elle est obligée de le laisser déchoir au point de devoir le nourrir au lieu de se faire nourrir par lui. La société ne peut plus vivre sous sa domination, ce qui revient à dire que l'existence de la bourgeoisie n'est plus compatible avec celle de la société.

L'existence et la domination de la classe bourgeoise ont pour condition essentielle l'accumulation de la richesse aux mains des particuliers, la formation et l'accroissement du Capital ; la condition d'existence du capital, c'est le salariat. Le salariat repose exclusivement sur la concurrence des ouvriers entre eux. Le progrès de l'industrie, dont la bourgeoisie est l'agent sans volonté propre et sans résistance, substitue à l'isolement des ouvriers résultant de leur concurrence, leur union révolutionnaire par l'association. Ainsi, le développement de la grande industrie sape, sous les pieds de la bourgeoisie, le terrain même sur lequel elle a établi son système de production et d'appropriation. Avant tout, la bourgeoisie produit ses propres fossoyeurs. Sa chute et la victoire du prolétariat sont également inévitables.

II - PROLETAIRES ET COMMUNISTES

Quelle est la position des communistes par rapport à l'ensemble des prolétaires ?

Les communistes ne forment pas un parti distinct oppose aux autres partis ouvriers.

Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble du prolétariat.

Ils n'établissent pas de principes particuliers sur lesquels ils voudraient modeler le mouvement ouvrier.

Les communistes ne se distinguent des autres partis ouvriers que sur deux points : 1. Dans les différentes luttes nationales des prolétaires, ils mettent en avant et font valoir les intérêts indépendants de la nationalité et communs à tout le prolétariat. 2. Dans les différentes phases que traverse la lutte entre prolétaires et bourgeois, ils représentent toujours les intérêts du mouvement dans sa totalité.

Pratiquement, les communistes sont donc la fraction la plus résolue des partis ouvriers de tous les pays, la fraction qui stimule toutes les autres ; théoriquement, ils ont sur le reste du prolétariat l'avantage d'une intelligence claire des conditions, de la marche et des fins générales du mouvement prolétarien.

Le but immédiat des communistes est le même que celui de tous les autres partis prolétariens : constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique par le prolétariat.

Les conceptions théoriques des communistes ne reposent nullement sur des idées, des principes inventés ou découverts par tel ou tel réformateur du monde.

Elles ne sont que l'expression générale des conditions réelles d'une lutte de classes existante, d'un mouvement historique qui s'opère sous nos yeux. L'abolition des rapports de propriété qui ont existé jusqu'ici n'est pas le caractère distinctif du communisme.

Le régime de la propriété a subi de continuels changements, de continuelles transformations historiques.

La Révolution française, par exemple, a aboli la propriété féodale au profit de la propriété bourgeoise.

Ce qui caractérise le communisme, ce n'est pas l'abolition de la propriété en général, mais l'abolition de la propriété bourgeoise.

Or, la propriété privée d'aujourd'hui, la propriété bourgeoise, est la dernière et la plus parfaite expression du mode de production et d'appropriation basé sur des antagonismes de classes, sur l'exploitation des uns par les autres.

En ce sens, les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition de la propriété privée.

On nous a reproché, à nous autres communistes, de vouloir abolir la propriété personnellement acquise, fruit du travail de l'individu, propriété que l'on déclare être la base de toute liberté, de toute activité, de toute indépendance individuelle.

La propriété personnelle, fruit du travail et du mérite ! Veut-on parler de cette forme de propriété antérieure à la propriété bourgeoise qu'est la propriété du petit bourgeois, du petit paysan ? Nous n'avons que faire de l'abolir, le progrès de l'industrie l'a abolie et continue à l'abolir chaque jour.

Ou bien veut-on parler de la propriété privée d'aujourd'hui, de la propriété bourgeoise ?

Mais est-ce que le travail salarié, le travail du prolétaire, crée pour lui de la propriété ? Nullement. Il crée le capital, c'est-à-dire la propriété qui exploite le travail salarié, et qui ne peut s'accroître qu'à la condition de produire encore et encore du travail salarié, afin de l'exploiter de nouveau. Dans sa forme présente, la propriété se meut entre ces deux termes antinomiques : le Capital et le Travail. Examinons les deux termes de cette antinomie.

Etre capitaliste, c'est occuper non seulement une position purement personnelle, mais encore une position sociale dans la production. Le capital est un produit collectif : il ne peut être mis en mouvement que par l'activité en commun de beaucoup d'individus, et même, en dernière analyse, que par l'activité en commun de tous les individus, de toute la société.

Le capital n'est donc pas une puissance personnelle ; c'est une puissance sociale.

Dès lors, si le capital est transformé en propriété commune appartenant à tous les membres de la société, ce n'est pas une propriété personnelle qui se change en propriété commune. Seul le caractère social de la propriété change. Il perd son caractère de classe.

Arrivons au travail salarié.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:15

Le prix moyen du travail salarié, c'est le minimum du salaire, c'est-à- dire la somme des moyens de subsistance nécessaires pour maintenir en vie l'ouvrier en tant qu'ouvrier. Par conséquent, ce que l'ouvrier s'approprie par son labeur est tout juste suffisant pour reproduire sa vie ramenée à sa plus simple expression. Nous ne voulons en aucune façon abolir cette appropriation personnelle des produits du travail, indispensable à la reproduction de la vie du lendemain, cette appropriation ne laissant aucun profit net qui confère un pouvoir sur le. travail d'autrui. Ce que nous voulons, c'est supprimer ce triste mode d'appropriation qui fait que l'ouvrier ne vit que pour accroître le capital, et ne vit qu'autant que l'exigent les intérêts de la classe dominante.

Dans la société bourgeoise, le travail vivant n'est qu'un moyen d'accroître le travail accumulé. Dans la société communiste le travail accumulé n'est qu'un moyen d'élargir, d'enrichir et d'embellir l'existence des travailleurs.

Dans la société bourgeoise, le passé domine donc le présent ; dans la société communiste c'est le présent qui domine le passé. Dans la société bourgeoise, le capital est indépendant et personnel, tandis que l'individu qui travaille n'a ni indépendance, ni personnalité.

Et c'est l'abolition d'un pareil état de choses que la bourgeoisie flétrit comme l'abolition de l'individualité et de la liberté ! Et avec raison. Car il s'agit effectivement d'abolir l'individualité, l'indépendance, la liberté bourgeoises.

Par liberté, dans les conditions actuelles de la production bourgeoise, on entend la liberté de commerce, la liberté d'acheter et de vendre.

Mais si le trafic disparaît, le libre trafic disparaît aussi. Au reste, tous les grands mots sur la liberté du commerce, de même que toutes les forfanteries libérales de notre bourgeoisie, n'ont un sens que par contraste avec le trafic entravé, avec le bourgeois asservi du moyen âge ; ils n'ont aucun sens lorsqu'il s'agit de l'abolition, par le communisme, du trafic, du régime bourgeois de la production et de la bourgeoisie elle-même.

Vous êtes saisis d'horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C'est précisément parce qu'elle n'existe pas pour ces neuf dixièmes qu'elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu'à la condition que l'immense majorité soit frustrée de toute propriété.

En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c'est bien ce que nous voulons.

Dès que le travail ne peut plus être converti en capital, en argent, en rente foncière, bref en pouvoir social capable d'être monopolisé, c'est- à-dire dès que la propriété individuelle ne peut plus se transformer en propriété bourgeoise, vous déclarez que l'individu est supprimé.

Vous avouez donc que, lorsque vous parlez de l'individu, vous n'entendez parler que du bourgeois, du propriétaire bourgeois. Et cet individu-là, certes, doit être supprimé.

Le communisme n'enlève à personne le pouvoir de s'approprier des produits sociaux ; il n'ôte que le pouvoir d'asservir à l'aide de cette appropriation le travail d'autrui.

On a objecté encore qu'avec l'abolition de la propriété privée toute activité cesserait, qu'une paresse générale s'emparerait du monde.

Si cela était, il y a beau temps que la société bourgeoise aurait succombé à la fainéantise, puisque, dans cette société, ceux qui travaillent ne gagnent pas et que ceux qui gagnent ne travaillent pas. Toute l'objection se réduit à cette tautologie qu'il n'y a plus de travail salarié du moment qu'il n'y a plus de capital.

Les accusations portées contre le mode communiste de production et d'appropriation des produits matériels l'ont été également contre la production et l'appropriation des oeuvres de l'esprit. De même que, pour le bourgeois, la disparition de la propriété de classe équivaut à la disparition de toute production, de même la disparition de la culture de classe signifie, pour lui, la disparition de toute culture.

La culture dont il déplore la perte n'est pour l'immense majorité qu'un dressage qui en fait des machines.

Mais inutile de nous chercher querelle, si c'est pour appliquer à l'abolition de la propriété bourgeoise l'étalon de vos notions bourgeoises de liberté, de culture, de droit, etc. Vos idées résultent elles-mêmes du régime bourgeois de production et de propriété, comme votre droit n'est que la volonté de votre classe érigée en loi, volonté dont le contenu est déterminé par les conditions matérielles d'existence de votre classe.

La conception intéressée qui vous fait ériger en lois éternelles de la nature et de la raison vos rapports de production et de propriété‹ rapports transitoires que le cours de la production fait disparaître‹, cette conception, vous- la partagez avec toutes les classes dirigeantes aujourd'hui disparues. Ce que vous admettez pour la propriété antique, ce que vous admettez pour la propriété féodale, vous ne pouvez plus l'admettre pour la propriété bourgeoise.

L'abolition de la famille ! Même les plus radicaux s'indignent de cet infâme dessein des communistes.

Sur quelle base repose la famille bourgeoise d'à présent ? Sur le capital, le profit individuel. La famille, dans sa plénitude n'existe que pour la bourgeoisie ; mais elle a pour corollaire la suppression forcée de toute famille pour le prolétaire et la prostitution publique.

La famille bourgeoise s'évanouit naturellement avec l'évanouissement de son corollaire, et l'une et l'autre disparaissent avec la disparition du capital.

Nous reprochez-vous de vouloir abolir l'exploitation des enfants par leurs parents ? Ce crime-là, nous l'avouons.

Mais nous brisons, dites-vous, les liens les plus intimes, en substituant à l'éducation par la famille l'éducation par la société.

Et votre éducation à vous, n'est-elle pas, elle aussi, déterminée par la société ? Déterminée par les conditions sociales dans lesquelles vous élevez vos enfants, par l'immixtion directe ou non de la société, par l'école, etc. ? Les communistes n'inventent pas l'action de la société sur l'éducation ; ils en changent seulement le caractère et arrachent l'éducation à l'influence de la classe dominante.

Les déclamations bourgeoises sur la famille et l'éducation, sur les doux liens qui unissent l'enfant à ses parents, deviennent de plus en plus écoeurantes, à mesure que la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire et transforme les enfants en simples articles de commerce, en simples instruments de travail.

Mais la bourgeoisie tout entière de s'écrier en choeur : Vous autres, communistes, vous voulez introduire la communauté des femmes !

Pour le bourgeois, sa femme n'est autre chose qu'un instrument de production. Il entend dire que les instruments de production doivent être exploités en commun et il conclut naturellement que les femmes elles-mêmes partageront le sort commun de la socialisation.

Il ne soupçonne pas qu'il s'agit précisément d'arracher la femme à son rôle actuel de simple instrument de production.

Rien de plus grotesque, d'ailleurs, que l'horreur ultra-morale qu'inspire à nos bourgeois la prétendue communauté officielle des femmes que professeraient les communistes. Les communistes n'ont pas besoin d'introduire la communauté des femmes ; elle a presque toujours existé.

Nos bourgeois, non contents d'avoir à leur disposition les femmes et les filles des prolétaires, sans parler de la prostitution officielle, trouvent un plaisir singulier à se cocufier mutuellement.

Le mariage bourgeois est, en réalité, la communauté des femmes mariées. Tout au plus pourrait-on accuser les communistes de vouloir mettre à la place d'une communauté des femmes hypocritement dissimulée une communauté franche et officielle. Il est évident, du reste, qu'avec l'abolition du régime de production actuel, disparaîtra la communauté des femmes qui en découle, c'est-à-dire la prostitution officielle et non officielle.

En outre, on a accusé les communistes de vouloir abolir la patrie, la nationalité.

Les ouvriers n'ont pas de patrie. On ne peut leur ravir ce qu'ils n'ont pas. Comme le prolétariat de chaque pays doit en premier lieu conquérir le pouvoir politique, s'ériger en classe nationale, devenir lui-même la nation, il est encore par la national, quoique nullement au sens bourgeois du mot.

Déjà les démarcations nationales et les antagonismes entre les peuples disparaissent de plus en plus avec le développement de la bourgeoisie, la liberté du commerce, le marché mondial, l'uniformité de la production industrielle et les conditions d'existence qu'ils entraînent.

Le prolétariat au pouvoir les fera disparaître plus encore. Son action commune, dans les pays civilisés tout au moins, est une des premières conditions de son émancipation.

Abolissez l'exploitation de l'homme par l'homme, et vous abolirez l'exploitation d'une nation par une autre nation.

Du jour où tombe l'antagonisme des classes à l'intérieur de la nation, tombe également l'hostilité des nations entre elles.

Quant aux accusations portées d'une façon générale contre le communisme, à des points de vue religieux, philosophiques et idéologiques, elles ne méritent pas un examen approfondi.

Est-il besoin d'une grande perspicacité pour comprendre que les idées, les conceptions et les notions des hommes, en un mot leur conscience, changent avec tout changement survenu dans leurs conditions de vie, leurs relations sociales, leur existence sociale ?

Que démontre l'histoire des idées, si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante.

Lorsqu'on parle d'idées qui révolutionnent une société tout entière, on énonce seulement ce fait que, dans le sein de la vieille société, les éléments d'une société nouvelle se sont formés et que la dissolution des vieilles idées marche de pair avec la dissolution des anciennes conditions d'existence.

Quand le monde antique était à son déclin, les vieilles religions furent vaincues par la religion chrétienne. Quand, au XVIIIe siècle, les idées chrétiennes cédèrent la place aux idées de progrès, la société féodale livrait sa dernière bataille à la bourgeoisie, alors révolutionnaire. Les idées de liberté de conscience, de liberté religieuse ne firent que proclamer le règne de la libre concurrence dans le domaine du savoir.

"Sans doute, dira-t-on, les idées religieuses, morales, philosophiques, politiques, juridiques, etc., se sont modifiées au cours du développement historique. Mais la religion, la morale, la philosophie, la politique, le droit se maintenaient toujours à travers ces transformations.

Il y a de plus des vérités éternelles, telles que la liberté, la justice, etc., qui sont communes à tous les régimes sociaux. Or, le communisme abolit les vérités éternelles, il abolit la religion et la morale au lieu d'en renouveler la forme, et cela contredit tout le développement historique antérieur."

A quoi se réduit cette accusation ? L'histoire de toute la société jusqu'à nos jours était faite d'antagonismes de classes, antagonismes qui, selon les époques, ont revêtu des formes différentes.

Mais, quelle qu'ait été la forme revêtue par ces antagonismes, l'exploitation d'une partie de la société par l'autre est un fait commun à tous les siècles passés. Donc, rien d'étonnant si la conscience sociale de tous les siècles, en dépit de toute sa variété et de sa diversité, se meut dans certaines formes communes, formes de conscience qui ne se dissoudront complètement qu'avec l'entière disparition de l'antagonisme des classes.

La révolution communiste est la rupture la plus radicale avec le régime traditionnel de propriété ; rien d'étonnant si, dans le cours de son développement, elle rompt de la façon la plus radicale avec les idées traditionnelles.

Mais laissons là les objections faites par la bourgeoisie au communisme.

Nous avons déjà vu plus haut que la première étape dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie.

Le prolétariat se servira de sa suprématie politique pour arracher petit à petit tout le capital à la bourgeoisie, pour centraliser tous les instruments de production entre les mains de l'Etat, c'est-à-dire du prolétariat organisé en classe dominante, et pour augmenter au plus vite la quantité des forces productives.

Cela ne pourra naturellement se faire, au début, que par une violation despotique du droit de propriété et du régime bourgeois de production, c'est-à-dire par des mesures qui, économiquement, paraissent insuffisantes et insoutenables, mais qui, au cours du mouvement, se dépassent elles-mêmes et sont indispensables comme moyen de bouleverser le mode de production tout entier.

Ces mesures, bien entendu, seront fort différentes dans les différents pays.

Cependant, pour les pays les plus avancés, les mesures suivantes pourront assez généralement être mises en application :

1. Expropriation de la propriété foncière et affectation de la rente foncière aux dépenses de l'Etat.

2. Impôt fortement progressif.

3. Abolition de l'héritage.

4. Confiscation des biens de tous les émigrés et rebelles.

5. Centralisation du crédit entre les mains de l'Etat, au moyen d'une banque nationale, dont le capital appartiendra à l'Etat et qui jouira d'un monopole exclusif.

6. Centralisation entre les mains de l'Etat de tous les moyens de transport.

7. Multiplication des manufactures nationales et des instruments de production ; défrichement des terrains incultes et amélioration des terres cultivées, d'après un plan d'ensemble.

8. Travail obligatoire pour tous ; organisation d'armées industrielles, particulièrement pour l'agriculture.

9. Combinaison du travail agricole et du travail industriel ; mesures tendant à faire graduellement disparaître l'antagonisme entre la ville et la campagne.

10. Education publique et gratuite de tous les enfants. Abolition du travail des enfants dans les fabriques tel qu'il est pratiqué aujourd'hui. Combinaison de l'éducation avec la production matérielle, etc.

Les antagonismes de classes une fois disparus dans le cours du développement, toute la production étant concentrée dans les mains des individus associés, alors le pouvoir public perd son caractère politique. Le pouvoir politique, à proprement parler, est le pouvoir organisé d'une classe pour l'oppression d'une autre. Si le prolétariat, dans sa lutte contre la bourgeoisie, se constitue forcément en classe, s'il s'érige par une révolution en classe dominante et, comme classe dominante, détruit par la violence l'ancien régime de production, il détruit, en même temps que ce régime de production, les conditions de l'antagonisme des classes, il détruit les classes en général et, par là même, sa propre domination comme classe.

A la place de l'ancienne société bourgeoise, avec ses classes et ses antagonismes de classes, surgit une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:16

III - LITTERATURE SOCIALISTE ET COMMUNISTE

1. LE SOCIALISME REACTIONNAIRE

a) Le socialisme féodal

Par leur position historique, les aristocraties française et anglaise se trouvèrent appelées à écrire des pamphlets contre la société bourgeoise. Dans la révolution française de juillet 1830, dans le mouvement anglais pour la Réforme, elles avaient succombé une fois de plus sous les coups de cette arriviste abhorrée. Pour elles, il ne pouvait plus être question d'une lutte politique sérieuse. Il ne leur restait plus que la lutte littéraire. Or, même dans le domaine littéraire, la vieille phraséologie de la Restauration était devenue impossible. Pour se créer des sympathies, il fallait que l'aristocratie fît semblant de perdre de vue ses intérêts propres et de dresser son acte d'accusation contre la bourgeoisie dans le seul intérêt de la classe ouvrière exploitée. Elle se ménageait de la sorte la satisfaction de chansonner son nouveau maître et d'oser lui fredonner à l'oreille des prophéties d'assez mauvais augure.

Ainsi naquit le socialisme féodal où se mêlaient jérémiades et libelles, échos du passé et grondements sourds de l'avenir. Si parfois sa critique amère, mordante et spirituelle frappait la bourgeoisie au coeur, son impuissance absolue à comprendre la marche de l'histoire moderne était toujours assurée d'un effet comique.

En guise de drapeau, ces messieurs arboraient la besace du mendiant, afin d'attirer à eux le peuple ; mais, dès que le peuple accourut, il aperçut les vieux blasons féodaux dont s'ornait leur derrière et il se dispersa avec de grands éclats de rire irrévérencieux.

Une partie des légitimistes français et la Jeune Angleterre ont donné au monde ce spectacle.

Quand les champions de la féodalité démontrent que le mode d'exploitation féodal était autre que celui de la bourgeoisie, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la féodalité exploitait dans des circonstances et des conditions tout à fait différentes et aujourd'hui périmées. Quand ils font remarquer que, sous le régime féodal, le prolétariat moderne n'existait pas, ils n'oublient qu'une chose : c'est que la bourgeoisie, précisément, a nécessairement jailli de leur organisation sociale.

Ils déguisent si peu, d'ailleurs, le caractère réactionnaire de leur critique que leur principal grief contre la bourgeoisie est justement de dire qu'elle assure, sous son régime, le développement d'une classe qui fera sauter tout l'ancien ordre social.

Ils reprochent plus encore à la bourgeoisie d'avoir produit un prolétariat révolutionnaire que d'avoir créé le prolétariat en général.

Aussi dans la lutte politique prennent-ils une part active à toutes les mesures de violence contre la classe ouvrière. Et dans leur vie de tous les jours, en dépit de leur phraséologie pompeuse, ils s'accommodent très bien de cueillir les pommes d'or et de troquer la fidélité, l'amour et l'honneur contre le commerce de la laine, de la betterave à sucre et de l'eau-de-vie.

De même que le prêtre et le seigneur féodal marchèrent toujours la main dans la main, de même le socialisme clérical marche côte à côte avec le socialisme féodal.

Rien n'est plus facile que de donner une teinture de socialisme à l'ascétisme chrétien. Le christianisme ne s'est-il pas élevé lui aussi contre la propriété privée, le mariage, l'Etat ? Et à leur place n'a-t- il pas prêché la charité et la mendicité, le célibat et la mortification de la chair, la vie monastique et l'Eglise ? Le socialisme chrétien n'est que l'eau bénite avec laquelle le prêtre consacre le dépit de l'aristocratie.

b) Le socialisme petit-bourgeois

L'aristocratie féodale n'est pas la seule classe qu'ait ruinée la bourgeoisie, elle n'est pas la seule classe dont les conditions d'existence s'étiolent et dépérissent dans la société bourgeoise moderne. Les petits bourgeois et les petits paysans du moyen âge étaient les précurseurs de la bourgeoisie moderne. Dans les pays où l'industrie et le commerce sont moins développés, cette classe continue à végéter à côté de la bourgeoisie florissante.

Dans les pays où s'épanouit la civilisation moderne, il s'est formé une nouvelle classe de petits bourgeois qui oscille entre le prolétariat et la bourgeoisie ; fraction complémentaire de la société bourgeoise, elle se reconstitue sans cesse ; mais, par suite de la concurrence, les individus qui la composent se trouvent sans cesse précipités dans le prolétariat, et, qui plus est, avec le développement progressif de la grande industrie, ils voient approcher l'heure où ils disparaîtront totalement en tant que fraction autonome de la société moderne, et seront remplacés dans le commerce, la manufacture et l'agriculture par des contremaîtres et des employés.

Dans les pays comme la France, où les paysans forment bien plus de la moitié de la population, il est naturel que des écrivains qui prenaient fait et cause pour le prolétariat contre la bourgeoisie aient appliqué à leur critique du régime bourgeois des critères petits-bourgeois et paysans et qu'ils aient pris parti pour les ouvriers du point de vue de la petite bourgeoisie. Ainsi, se forma le socialisme petit-bourgeois. Sismondi est le chef de cette littérature, non seulement en France, mais en Angleterre aussi.

Ce socialisme analysa avec beaucoup de sagacité les contradictions inhérentes au régime de la production moderne. Il mit à nu les hypocrites apologies des économistes. Il démontra d'une façon irréfutable les effets meurtriers du machinisme et de la division du travail, la concentration des capitaux et de la propriété foncière, la surproduction, les crises, la fatale décadence des petits bourgeois et des paysans, la misère du prolétariat, l'anarchie dans la production, la criante disproportion dans la distribution des richesses, la guerre d'extermination industrielle des nations entre elles, la dissolution des vieilles moeurs, des vieilles relations familiales, des vieilles nationalités.

A en juger toutefois d'après son contenu positif, ou bien ce socialisme entend rétablir les anciens moyens de production et d'échange, et, avec eux, l'ancien régime de propriété et toute l'ancienne société, ou bien il entend faire entrer de force les moyens modernes de production et d'échange dans le cadre étroit de l'ancien régime de propriété qui a été brisé, et fatalement brisé, par eux. Dans l'un et l'autre cas, ce socialisme est à la fois réactionnaire et utopique.

Pour la manufacture, le régime corporatif ; pour l'agriculture, le régime patriarcal : voilà son dernier mot.

Au dernier terme de son évolution, cette école est tombée dans le lâche marasme des lendemains d'ivresse.

c) Le socialisme allemand ou socialisme "vrai"

La littérature socialiste et communiste de la France, née sous la pression d'une bourgeoisie dominante, expression littéraire de la révolte contre cette domination, fut introduite en Allemagne au moment où la bourgeoisie commençait sa lutte contre l'absolutisme féodal.

Philosophes, demi-philosophes et beaux esprits allemands se jetèrent avidement sur cette littérature, mais ils oublièrent seulement qu'avec l'importation de la littérature française en Allemagne, les conditions de vie de la France n'y avaient pas été simultanément introduites. Par rapport aux conditions de vie allemandes, cette littérature française perdait toute signification pratique immédiate et prit un caractère purement littéraire. Elle ne devait plus paraître qu'une spéculation oiseuse sur la société vraie, sur la réalisation de la nature humaine. Ainsi, pour les philosophes allemands du XVIIIe siècle, les revendications de la première Révolution française n'étaient que les revendications de la "raison pratique" en général, et les manifestations de la volonté des bourgeois révolutionnaires de France n'exprimaient à leurs yeux que les lois de la volonté pure, de la volonté telle qu'elle doit être, de la volonté véritablement humaine.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:18

L'unique travail des littérateurs allemands, ce fut de mettre à l'unisson les nouvelles idées françaises et leur vieille conscience philosophique, ou plutôt de s'approprier les idées françaises en partant de leur point de vue philosophique.

Ils se les approprièrent comme on fait d'une langue étrangère par la traduction.

On sait comment les moines recouvraient les manuscrits des oeuvres classiques de l'antiquité païenne d'absurdes légendes de saints catholiques. A l'égard de la littérature française profane, les littérateurs allemands procédèrent inversement. Ils glissèrent leurs insanités philosophiques sous l'original français. Par exemple, sous la critique française du régime de l'argent, ils écrivirent "aliénation de la nature humaine", sous la critique française de l'Etat bourgeois, ils écrivirent "abolition du règne de l'universalité abstraite", et ainsi de suite.

La substitution de cette phraséologie philosophique aux développements français, ils la baptisèrent : "philosophie de l'action", "socialisme vrai", "science allemande du socialisme", "justification philosophique du socialisme", etc.

De cette façon, on émascula formellement la littérature socialiste et communiste française. Et, comme elle cessait d'être l'expression de la lutte d'une classe contre une autre entre les mains des Allemands, ceux- ci se félicitèrent de s'être élevés au-dessus de l'"étroitesse française" et d'avoir défendu non pas de vrais besoins, mais le besoin du vrai ; non pas les intérêts du prolétaire, mais les intérêts de l'être humain, de l'homme en général, de l'homme qui n'appartient à aucune classe ni à aucune réalité et qui n'existe que dans le ciel embrumé de l'imagination philosophique.

Ce socialisme allemand, qui prenait si solennellement au sérieux ses maladroits exercices d'écolier et qui les claironnait avec un si bruyant charlatanisme, perdit cependant peu à peu son innocence pédantesque.

Le combat de la bourgeoisie allemande et surtout de la bourgeoisie prussienne contre les féodaux et la monarchie absolue, en un mot le mouvement libéral, devint plus sérieux.

De la sorte, le "vrai" socialisme eut l'occasion tant souhaitée d'opposer au mouvement politique les revendications socialistes. Il put lancer les anathèmes traditionnels contre le libéralisme, le régime représentatif, la concurrence bourgeoise, la liberté bourgeoise de la presse, le droit bourgeois, la liberté et l'égalité bourgeoises ; il put prêcher aux masses qu'elles n'avaient rien à gagner, mais au contraire, tout à perdre à ce mouvement bourgeois. Le socialisme allemand oublia, fort à propos, que la critique française, dont il était l'insipide écho, supposait la société bourgeoise moderne avec les conditions matérielles d'existence qui y correspondent et une Constitution politique appropriée, toutes choses que, pour l'Allemagne, il s'agissait précisément encore de conquérir.

Pour les gouvernements absolus de l'Allemagne, avec leur cortège de prêtres, de pédagogues, de hobereaux et de bureaucrates, ce socialisme devint, contre la bourgeoisie menaçante, l'épouvantail rêvé.

Il ajouta son hypocrisie doucereuse aux coups de fouet et aux coups de fusil par lesquels ces mêmes gouvernements répondaient aux émeutes des ouvriers allemands.

Si le "vrai" socialisme devint ainsi une arme contre la bourgeoisie allemande aux mains des gouvernements, il représentait directement, en outre, un intérêt réactionnaire, l'intérêt de la petite bourgeoisie allemande. La classe des petits bourgeois léguée par le XVIe siècle, et depuis lors sans cesse renaissante sous des formes diverses, constitue pour l'Allemagne la vraie base sociale du régime établi.

La maintenir, c'est maintenir en Allemagne le régime existant. La suprématie industrielle et politique de la grande bourgeoisie menace cette petite bourgeoisie de déchéance certaine, par suite de la concentration des capitaux, d'une part, et de l'apparition d'un prolétariat révolutionnaire, d'autre part. Le "vrai" socialisme lui parut pouvoir faire d'une pierre deux coups. Il se propagea comme une épidémie.

Des étoffes légères de la spéculation, les socialistes allemands firent un ample vêtement, brodé des fines fleurs de leur rhétorique, tout imprégné d'une chaude rosée sentimentale, et ils en habillèrent le squelette de leurs "vérités éternelles", ce qui, auprès d'un tel public, ne fit qu'activer l'écoulement de leur marchandise.

De son côté, le socialisme allemand comprit de mieux en mieux que c'était sa vocation d'être le représentant grandiloquent de cette petite bourgeoisie.

Il proclama que la nation allemande était la nation exemplaire et le philistin allemand l'homme exemplaire. A toutes les infamies de cet homme exemplaire, il donna un sens occulte, un sens supérieur et socialiste qui leur faisait signifier le contraire de ce qu'elles étaient. Il alla jusqu'au bout, s'élevant contre la tendance "brutalement destructive" du communisme et proclamant qu'il planait impartialement au-dessus de toutes les luttes de classes. A quelques exceptions près, toutes les publications prétendues socialistes ou communistes qui circulent en Allemagne appartiennent à cette sale et énervante littérature .
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 18:18

2. LE SOCIALISME CONSERVATEUR OU BOURGEOIS

Une partie de la bourgeoisie cherche à porter remède aux anomalies sociales, afin de consolider la société bourgeoise.

Dans cette catégorie, se rangent les économistes, les philanthropes, les humanitaires, les gens qui s'occupent d'améliorer le sort de la classe ouvrière, d'organiser la bienfaisance, de protéger les animaux, de fonder des sociétés de tempérance, bref, les réformateurs en chambre de tout acabit.

Et l'on est allé jusqu'à élaborer ce socialisme bourgeois en systèmes complets.

Citons, comme exemple, la Philosophie de la misère de Proudhon.

Les socialistes bourgeois veulent les conditions de vie de la société moderne sans les luttes et les dangers qui en découlent fatalement. Ils veulent la société actuelle, mais expurgée des éléments qui la révolutionnent et la dissolvent. Ils veulent la bourgeoisie sans le prolétariat. La bourgeoisie ; comme de juste, se représente le monde où elle domine comme le meilleur des mondes. Le socialisme bourgeois systématise plus ou moins à fond cette représentation consolante. Lorsqu'il somme le prolétariat de réaliser ses systèmes et d'entrer dans la nouvelle Jérusalem, il ne fait que l'inviter, au fond, à s'en tenir à la société actuelle, mais à se débarrasser de la conception haineuse qu'il s'en fait.

Une autre forme de socialisme, moins systématique, mais plus pratique, essaya de dégoûter les ouvriers de tout mouvement révolutionnaire, en leur démontrant que ce n'était pas telle ou telle transformation politique, mais seulement une transformation des conditions de la vie matérielle, des rapports économiques, qui pouvait leur profiter. Notez que, par transformation des conditions de la vie matérielle, ce socialisme n'entend aucunement l'abolition du régime de production bourgeois, laquelle n'est possible que par la révolution, mais uniquement la réalisation de réformes administratives sur la base même de la production bourgeoise, réformes qui, par conséquent, ne changent rien aux rapports du Capital et du Salariat et ne font, tout au plus, que diminuer pour la bourgeoisie les frais de sa domination et alléger le budget de l'Etat.

Le socialisme bourgeois n'atteint son expression adéquate que lorsqu'il devient une simple figure de rhétorique.

Le libre-échange, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des droits protecteurs, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Des prisons cellulaires, dans l'intérêt de la classe ouvrière ! Voilà le dernier mot du socialisme bourgeois, le seul qu'il ait dit sérieusement.

Car le socialisme bourgeois tient tout entier dans cette affirmation que les bourgeois sont des bourgeois‹dans l'intérêt de la classe ouvrière.

3. LE SOCIALISME ET LE COMMUNISME CRITICO-UTOPIQUES

Il ne s'agit pas ici de la littérature qui, dans toutes les grandes révolutions modernes, a formulé les revendications du prolétariat (écrits de Babeuf, etc.).

Les premières tentatives directes du prolétariat pour faire prévaloir ses propres intérêts de classe, faites en un temps d'effervescence générale, dans la période du renversement de la société féodale, échouèrent nécessairement, tant du fait de l'état embryonnaire du prolétariat lui-même que du fait de l'absence des conditions matérielles de son émancipation, conditions qui ne peuvent être que le résultat de l'époque bourgeoise. La littérature révolutionnaire qui accompagnait ces premiers mouvements du prolétariat a forcément un contenu réactionnaire. Elle préconise un ascétisme universel et un égalitarisme grossier.

Les systèmes socialistes et communistes proprement dits, les systèmes de Saint-Simon, de Fourier, d'Owen, etc., font leur apparition dans la première période de la lutte entre le prolétariat et la bourgeoisie, période décrite ci-dessus (voir "Bourgeois et prolétaires").

Les inventeurs de ces systèmes se rendent bien compte de l'antagonisme des classes, ainsi que de l'action d'éléments dissolvants dans la société dominante elle-même. Mais ils n'aperçoivent, du côté du prolétariat, aucune initiative historique, aucun mouvement politique qui lui soit propre.

Comme le développement de l'antagonisme des classes marche de pair avec le développement de l'industrie, ils n'aperçoivent pas davantage les conditions matérielles de l'émancipation du prolétariat et se mettent en quête d'une science sociale, de lois sociales, dans le but de créer ces conditions.

A l'activité sociale, ils substituent leur propre ingéniosité ; aux conditions historiques de l'émancipation, des conditions fantaisistes ; à l'organisation graduelle et spontanée du prolétariat en classe, une organisation de la société fabriquée de toutes pièces par eux-mêmes. Pour eux, l'avenir du monde se résout dans la propagande et la mise en pratique de leurs plans de société.

Dans la confection de ces plans, toutefois, ils ont conscience de défendre avant tout les intérêts de la classe ouvrière, parce qu'elle est la classe la plus souffrante. Pour eux le prolétariat n'existe que sous cet aspect de la classe la plus souffrante.

Mais la forme rudimentaire de la lutte des classes, ainsi que leur propre position sociale les portent à se considérer comme bien au-dessus de tout antagonisme de classes. Ils désirent améliorer les conditions matérielles de la vie pour tous les membres de la société, même les plus privilégiés. Par conséquent, ils ne cessent de faire appel à la société tout entière sans distinction, et même ils s'adressent de préférence à la classe régnante. Car, en vérité, il suffit de comprendre leur système pour reconnaître que c'est le meilleur de tous les plans possibles de la meilleure des sociétés possibles.

Ils repoussent donc toute action politique et surtout toute action révolutionnaire ; ils cherchent à atteindre leur but par des moyens pacifiques et essayent de frayer un chemin au nouvel évangile social par la force de l'exemple, par des expériences en petit qui échouent naturellement toujours.

La peinture fantaisiste de la société future, à une époque où le prolétariat, peu développé encore, envisage sa propre situation d'une manière elle-même fantaisiste, correspond aux premières aspirations instinctives des ouvriers vers une transformation complète de la société.

Mais les écrits socialistes et communistes renferment aussi des éléments critiques. Ils attaquent la société existante dans ses bases. Ils ont fourni, par conséquent, en leur temps, des matériaux d'une grande valeur pour éclairer les ouvriers. Leurs propositions positives en vue de la société future -‹ suppression de l'antagonisme entre la ville et la campagne, abolition de la famille, du gain privé et du travail salarié, proclamation de l'harmonie sociale et transformation de l'Etat en une simple administration de la production -‹, toutes ces propositions ne font qu'annoncer la disparition de l'antagonisme de classes, antagonisme qui commence seulement à se dessiner et dont les faiseurs de systèmes ne connaissent encore que les premières formes indistinctes et confuses. Aussi, ces propositions n'ont-elles encore qu'un sens purement utopique.

L'importance du socialisme et du communisme critico-utopiques est en raison inverse du développement historique. A mesure que la lutte des classes s'accentue et prend forme, cette façon de s'élever au-dessus d'elle par l'imagination, cette opposition imaginaire qu'on lui fait, perdent toute valeur pratique, toute justification théorique. C'est pourquoi, si, à beaucoup d'égards, les auteurs de ces systèmes étaient des révolutionnaires, les sectes que forment leurs disciples sont toujours réactionnaires, car ces disciples s'obstinent à maintenir les vieilles conceptions de leurs maîtres en face de l'évolution historique du prolétariat. Ils cherchent donc, et en cela ils sont logiques, à émousser la lutte des classes et à concilier les antagonismes. Ils continuent à rêver la réalisation expérimentale de leurs utopies sociales -‹établissement de phalanstères isolés, création de home- colonies, fondation d'une petite Icarie , édition in-douze de la Nouvelle Jérusalem,‹- et, pour la construction de tous ces châteaux en Espagne, ils se voient forcés de faire appel au coeur et à la caisse des philanthropes bourgeois. Petit à petit, ils tombent dans la catégorie des socialistes réactionnaires ou conservateurs dépeints plus haut et ne s'en distinguent plus que par un pédantisme plus systématique et une foi superstitieuse et fanatique dans l'efficacité miraculeuse de leur science sociale.

Ils s'opposent donc avec acharnement à toute action politique des ouvriers, une pareille action ne pouvant provenir, à leur avis, que d'un manque de foi aveugle dans le nouvel évangile.

Les owenistes en Angleterre, les fouriéristes en France réagissent les uns contre les chartistes, les autres contre les réformistes.

IV - POSITION DES COMMUNISTES ENVERS LES DIFFERENTS PARTIS D'OPPOSITION

D'après ce que nous avons dit au chapitre II, la position des communistes à l'égard des partis ouvriers déjà constitués s'explique d'elle-même, et, partant, leur position à l'égard des chartistes en Angleterre et des réformateurs agraires dans l'Amérique du Nord.

Ils combattent pour les intérêts et les buts immédiats de la classe ouvrière ; mais dans le mouvement présent, ils défendent et représentent en même temps l'avenir du mouvement. En France, les communistes se rallient au Parti démocrate-socialiste contre la bourgeoisie conservatrice et radicale, tout en se réservant le droit de critiquer les phrases et les illusions léguées par la tradition révolutionnaire.

En Suisse, ils appuient les radicaux, sans méconnaître que ce parti se compose d'éléments contradictoires, moitié de démocrates socialistes, dans l'acception française du mot, moitié de bourgeois radicaux.

En Pologne, les communistes soutiennent le parti qui voit, dans une révolution agraire, la condition de l'affranchissement national, c'est- à-dire le parti qui fit, en 1846, l'insurrection de Cracovie.

En Allemagne, le Parti communiste lutte d'accord avec la bourgeoisie, toutes les fois que la bourgeoisie agit révolutionnairement contre la monarchie absolue, la propriété foncière féodale et la petite bourgeoisie.

Mais, à aucun moment, il ne néglige d'éveiller chez les ouvriers une conscience claire et nette de l'antagonisme violent qui existe entre la bourgeoisie et le prolétariat, afin que, l'heure venue, les ouvriers allemands sachent convertir les conditions politiques et sociales, créées par le régime bourgeois, en autant d'armes contre la bourgeoisie, afin que, sitôt détruites les classes réactionnaires de l'Allemagne, la lutte puisse s'engager contre la bourgeoisie elle-même.

C'est vers l'Allemagne que se tourne surtout l'attention des communistes, parce que l'Allemagne se trouve à la veille d'une révolution bourgeoise, parce qu'elle accomplira cette révolution dans des conditions plus avancées de la civilisation européenne et avec un prolétariat infiniment plus développé que l'Angleterre au XVIIe et la France au XVIIIe siècle, et que, par conséquent, la révolution bourgeoise allemande ne saurait être que le prélude immédiat d'une révolution prolétarienne.

En somme, les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant.

Dans tous ces mouvements, ils mettent en avant la question de la propriété, à quelque degré d'évolution qu'elle ait pu arriver, comme la question fondamentale du mouvement.

Enfin, les communistes travaillent à l'union et à l'entente des partis démocratiques de tous les pays.

Les communistes ne s'abaissent pas à dissimuler leurs opinions et leurs projets. Ils proclament ouvertement que leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé. Que les classes dirigeantes tremblent à l'idée d'une révolution communiste ! Les prolétaires n'y ont rien à perdre que leurs chaînes. Ils ont un monde à y gagner.

PROLETAIRES DE TOUS LES PAYS, UNISSEZ-VOUS!
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 19:04

Paul Lafargue

Le droit à la paresse




1. Avant-propos
2. Partie 1 : Un dogme désastreux
3. Partie 2 : Bénédictions du travail
4. Partie 3 : Ce qui suit la surproduction
5. Partie 4 : A nouvel air, chanson nouvelle
6. Partie 5 : Appendice
7. Partie 6 : Notes regroupées



Avant-propos


M. Thiers, dans le sein de la Commission sur l’instruction primaire de 1849, disait : «Je veux rendre toute-puissante l’influence du clergé, parce que je compte sur lui pour propager cette bonne philosophie qui apprend à l’homme qu’il est ici-bas pour souffrir et non cette autre philosophie qui dit au contraire à l’homme : "Jouis".» M. Thiers formulait la morale de la classe bourgeoise dont il incarna l’égoïsme féroce et l’intelligence étroite.

La bourgeoisie, alors qu’elle luttait contre la noblesse, soutenue par le clergé, arbora le libre examen et l’athéisme ; mais, triomphante, elle changea de ton et d’allure ; et, aujourd’hui, elle entend étayer de la religion sa suprématie économique et politique. Aux XVe et XVIe siècles, elle avait allègrement repris la tradition païenne et glorifiait la chair et ses passions, réprouvées par le christianisme ; de nos jours, gorgée de biens et de jouissances, elle renie les enseignements de ses penseurs, les Rabelais, les Diderot, et prêche l’abstinence aux salariés. La morale capitaliste, piteuse parodie de la morale chrétienne, frappe d’anathème la chair du travailleur ; elle prend pour idéal de réduire le producteur au plus petit minimum de besoins, de supprimer ses joies et ses passions et de le condamner au rôle de machine délivrant du travail sans trêve ni merci.

Les socialistes révolutionnaires ont à recommencer le combat qu’ont combattu les philosophes et les pamphlétaires de la bourgeoisie ; ils ont à monter à l’assaut de la morale et des théories sociales du capitalisme ; ils ont à démolir, dans les têtes de la classe appelée à l’action, les préjugés semés par la classe régnante ; ils ont à proclamer, à la face des cafards de toutes les morales, que la terre cessera d’être la vallée de larmes du travailleur ; que, dans la société communiste de l’avenir que nous fonderons «pacifiquement si possible, sinon violemment», les passions des hommes auront la bride sur le cou : car «toutes sont bonnes de leur nature, nous n’avons rien à éviter que leur mauvais usage et leurs excès (1)», et ils ne seront évités que par leur mutuel contrebalancement, que par le développement harmonique de l’organisme humain, car, dit le Dr Beddoe, «ce n’est que lorsqu’une race atteint son maximum de développement physique qu’elle atteint son plus haut point d’énergie et de vigueur morale». Telle était aussi l’opinion du grand naturaliste, Charles Darwin (2).

La réfutation du Droit au travail, que je réédite avec quelques notes additionnelles, parut dans "L’Égalité hebdomadaire" de 1880, deuxième série.

P. L.


Prison de Sainte-Pélagie, 1883.



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Notes : Avant-propos

1 - Descartes, "Les Passions de l’âme".
2 - Docteur Beddoe, "Memoirs of the Anthropological Society" ; Ch. Darwin, "Descent of Man".



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Chapitre I : Un dogme désastreux


« Paresseux en toutes choses, hormis en aimant et en buvant, hormis en paressant»


Lessing




Une étrange folie possède les classes ouvrières des nations où règne la civilisation capitaliste. Cette folie traîne à sa suite des misères individuelles et sociales qui, depuis des siècles, torturent la triste humanité. Cette folie est l’amour du travail, la passion moribonde du travail, poussée jusqu’à l’épuisement des forces vitales de l’individu et de sa progéniture. Au lieu de réagir contre cette aberration mentale, les prêtres, les économistes, les moralistes, ont sacro-sanctifié le travail. Hommes aveugles et bornés, ils ont voulu être plus sages que leur Dieu ; hommes faibles et méprisables, ils ont voulu réhabiliter ce que leur Dieu avait maudit. Moi, qui ne professe d’être chrétien, économe et moral, j’en appelle de leur jugement à celui de leur Dieu ; des prédications de leur morale religieuse, économique, libre penseuse, aux épouvantables conséquences du travail dans la société capitaliste.

Dans la société capitaliste, le travail est la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique. Comparez le pur-sang des écuries de Rothschild, servi par une valetaille de bimanes, à la lourde brute des fermes normandes, qui laboure la terre, chariote le fumier, engrange la moisson. Regardez le noble sauvage que les missionnaires du commerce et les commerçants de la religion n’ont pas encore corrompu avec le christianisme, la syphilis et le dogme du travail, et regardez ensuite nos misérables servants de machines (3).

Quand, dans notre Europe civilisée, on veut retrouver une trace de beauté native de l’homme, il faut l’aller chercher chez les nations où les préjugés économiques n’ont pas encore déraciné la haine du travail. L’Espagne, qui, hélas ! dégénère, peut encore se vanter de posséder moins de fabriques que nous de prisons et de casernes ; mais l’artiste se réjouit en admirant le hardi Andalou, brun comme des castagnes, droit et flexible comme une tige d’acier ; et le coeur de l’homme tressaille en entendant le mendiant, superbement drapé dans sa "capa" trouée, traiter d’"amigo" des ducs d’Ossuna. Pour l’Espagnol, chez qui l’animal primitif n’est pas atrophié, le travail est le pire des esclavages (4). Les Grecs de la grande époque n’avaient, eux aussi, que du mépris pour le travail : aux esclaves seuls il était permis de travailler : l’homme libre ne connaissait que les exercices corporels et les jeux de l’intelligence. C’était aussi le temps où l’on marchait et respirait dans un peuple d’Aristote, de Phidias, d’Aristophane ; c’était le temps où une poignée de braves écrasait à Marathon les hordes de l’Asie qu’Alexandre allait bientôt conquérir. Les philosophes de l’Antiquité enseignaient le mépris du travail, cette dégradation de l’homme libre ; les poètes chantaient la paresse, ce présent des Dieux :

"O Meliboe, Deus nabis hoec otia fecit" (5).


Christ, dans son discours sur la montagne, prêcha la paresse : «Contemplez la croissance des lis des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant, je vous le dis, Salomon, dans toute sa gloire, n’a pas été plus brillamment vêtu (6).»

Jéhovah, le dieu barbu et rébarbatif, donna à ses adorateurs le suprême exemple de la paresse idéale ; après six jours de travail, il se reposa pour l’éternité.

Par contre, quelles sont les races pour qui le travail est une nécessité organique ? Les Auvergnats ; les Écossais, ces Auvergnats des îles Britanniques ; les Gallegos, ces Auvergnats de l’Espagne ; les Poméraniens, ces Auvergnats de l’Allemagne ; les Chinois, ces Auvergnats de l’Asie. Dans notre société, quelles sont les classes qui aiment le travail pour le travail ? Les paysans propriétaires, les petits bourgeois, les uns courbés sur leurs terres, les autres acoquinés dans leurs boutiques, se remuent comme la taupe dans sa galerie souterraine, et jamais ne se redressent pour regarder à loisir la nature.

Et cependant, le prolétariat, la grande classe qui embrasse tous les producteurs des nations civilisées, la classe qui, en s’émancipant, émancipera l’humanité du travail servile et fera de l’animal humain un être libre, le prolétariat trahissant ses instincts, méconnaissant sa mission historique, s’est laissé pervertir par le dogme du travail. Rude et terrible a été son châtiment. Toutes les misères individuelles et sociales sont nées de sa passion pour le travail.


------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Notes : Chapitre 1

3 - Les explorateurs européens s’arrêtait étonnés devant la beauté physique et la fi&eg rave ;re allure des hommes des peuplades primitives, non souillés par ce que Pæppig appelait le «souffle empoisonné de la civilisation». Parlant des aborigènes des îles océaniennes, lord George Campbell écrit : «il n’y a pas de peuple au monde qui frappe davantage au premier abord. Leur peau unie et d’une teinte légèrement cuivrée, leurs cheveux dorés et bouclés, leeur belle et joyeuse figure, en un mot toute leur personne, formaient un nouvel et splendide échantillon du "genus homo" ; leur apparence physique donnait l’impression d’une race supérieure à la nôtre.» Les civilisés de l’ancienne Rome, les César, les Tacite, contemplaient avec la même admiration les Germains des tribus communistes qui envahissaient l’Empire romain. - Ainsi que Tacite, Salvien, le prêtre du Ve siècle, qu’on surnommait le "maître des évêques", donnait les barbares en exemple aux civilisés et aux chrétiens : «Nous sommes impudiques au milieu des barbares, plus chastes que nous. Bien plus, les barbares sont blessés de nos impudicités, les Goths ne souffrent pas qu’il y ait parmi eux des débauchés d e leur nation ; seuls au milieu d’eux, par le triste privilège de leur nationalité et de leur nom, les Romains ont le droit d’être impurs. [La pédérastie était alors en grande mode parmi les païens et les chrétiens...] Les opprimés s’en vont chez les barbares chercher de l’humanité et un abri.» ("De Gubernatione Dei".) La vieille civilisation et le christianisme vieilli et la moderne civilisation capitaliste corrompent les sauvages du nouveau monde.

M. F. Le Play, dont on doit reconnaître le talent d’observation, alors même que l’on rejette ses conclusions sociologiques, entachées de prudhommisme philanthropique et chrétien, dit dans son livre "Les Ouvriers européens" (1885) : «La propension des Bachkirs pour la paresse [les Bachkirs sont des pasteurs semi-nomades du versant asiatique de l’Oural] ; les loisirs de la vie nomade, les habitudes de méditation qu’elles font naître chez les individus les mieux doués communiquent souvent à ceux-ci une distinction de manières, une finesse d’intelligence et de jugement qui se remarquent rarement au même niveau social dans une civilisation plus développée... Ce qui leur répugne le plus, ce sont les travaux agricoles ; ils font tout plutôt que d’accepter le métier d’agriculteur.» L’agriculture est, en effet, la premiè ;re manifestation du travail servile dans l’humanité. Selon la tradition biblique, le premier criminel, Caïn, est un agriculteur.

4 - Le proverbe espagnol dit : "Descansar es salud" (Se reposer est santé).
5 - «Ô Mélibée, un Dieu nous a donné cette oisiveté», Virgile, "Bucoliques".
6 - Évangile selon saint Matthieu, chap. VI.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Lun 16 Avr - 19:22

Chapitre II : Bénédictions du travail


En 1770 parut, à Londres, un écrit anonyme intitulé : "An Essay on Trade and Commerce". Il fit à l’époque un certain bruit. Son auteur, grand philanthrope, s’indignait de ce que «la plèbe manufacturière d’Angleterre s’était mis dans la tête l’idée fixe qu’en qualité d’Anglais, tous les individus qui la composent ont, par droit de naissance, le privilège d’être plus libres et plus indépendants que les ouvriers de n’importe quel autre pays de l’Europe. Cette idée peut avoir son utilité pour les soldats dont elle stimule la bravoure ; mais moins les ouvriers des manufactures en sont imbus, mieux cela vaut pour eux-mêmes et pour l’État. Des ouvriers ne devraient jamais se tenir pour indépendants de leurs supérieurs. Il est extrêmement dangereux d’encourager de pareils engouements dans un État commercial comme le nôtre, où, peut-être, les sept huitièmes de la population n’ont que peu ou pas de propriété. La cure ne sera pas complète tant que nos pauvres de l’industrie ne se résigneront pas à travailler six jours pour la même somme qu’ils gagnent maintenant en quatre».

Ainsi, près d’un siècle avant Guizot, on prêchait ouvertement à Londres le travail comme un frein aux nobles passions de l’homme.

«Plus mes peuples travailleront, moins il y aura de vices, écrivait d’Osterode, le 5 mai 1807, Napoléon. Je suis l’autorité [...] et je serais disposé à ordonner que le dimanche, passé l’heure des offices, les boutiques fussent ouvertes et les ouvriers rendus à leur travail.»

Pour extirper la paresse et courber les sentiments de fierté et d’indépendance qu’elle engendre, l’auteur de l’"Essay on Trade" proposait d’incarcérer les pauvres dans les maisons idéales du travail ("ideal workhouses") qui deviendraient «des maisons de terreur où l’on ferait travailler quatorze heures par jour, de telle sorte que, le temps des repas soustrait, il resterait douze heures de travail pleines et entières».

Douze heures de travail par jour, voilà l’idéal des philanthropes et des moralistes du XVIIIe siècle. Que nous avons dépassé ce "nec plus ultra" ! Les ateliers modernes sont devenus des maisons idéales de correction où l’on incarcère les masses ouvrières, où l’on condamne aux travaux forcés pendant douze et quatorze heures, non seulement les hommes, mais les femmes et les enfants (7) ! Et dire que les fils des héros de la Terreur se sont laissé dégrader par la religion du travail au point d’accepter après 1848, comme une conquête révolutionnaire, la loi qui limitait à douze heures le travail dans les fabriques ; ils proclamaient comme un principe révolutionnaire le "droit au travail". Honte au prolétariat français ! Des esclaves seuls eussent été capables d’une telle bassesse. Il faudrait vingt ans de civilisation capitaliste à un Grec des temps héroïques pour concevoir un tel avilissement.

Et si les douleurs du travail forcé, si les tortures de la faim se sont abattues sur le prolétariat, plus nombreuses que les sauterelles de la Bible, c’est lui qui les a appelées.

Ce travail, qu’en juin 1848 les ouvriers réclamaient les armes à la main, ils l’ont imposé à leurs familles ; ils ont livré, aux barons de l’industrie, leurs femmes et leurs enfants. De leurs propres mains, ils ont démoli leur foyer domestique ; de leurs propres mains, ils ont tari le lait de leurs femmes ; les malheureuses, enceintes et allaitant leurs bébés, ont dû aller dans les mines et les manufactures tendre l’échine et épuiser leurs nerfs ; de leurs propres mains, ils ont brisé la vie et la vigueur de leurs enfants. -Honte aux prolétaires ! Où sont ces commères dont parlent nos fabliaux et nos vieux contes, hardies au propos, franches de la gueule, amantes de la dive bouteille ? Où sont ces luronnes, toujours trottant, toujours cuisinant, toujours chantant, toujours semant la vie en engendrant la joie, enfantant sans douleurs des petits sains et vigoureux ? ...Nous avons aujourd’hui les filles et les femmes de fabrique, chétives fleurs aux pâles couleurs, au sang sans rutilance, à l’estomac délabré, aux membres alanguis !... Elles n’ont jamais connu le plaisir robuste et ne sauraient raconter gaillardement comment l’on cassa leur coquille ! -Et les enfants ? Douze heures de travail aux enfants. Ô misère ! -Mais tous les Jules Simon de l’Académie des sciences morales et politiques, tous les Germinys de la jésuiterie, n’auraient pu inventer un vice plus abrutissant pour l’intelligence des enfants, plus corrupteur de leurs instincts, plus destructeur de leur organisme que le travail dans l’atmosphère viciée de l’atelier capitaliste.

Notre époque est, dit-on, le siècle du travail ; il est en effet le siècle de la douleur, de la misère et de la corruption.

Et cependant, les philosophes, les économistes bourgeois, depuis le péniblement confus Auguste Comte, jusqu’au ridiculement clair Leroy-Beaulieu ; les gens de lettres bourgeois, depuis le charlatanesquement romantique Victor Hugo, jusqu’au naïvement grotesque Paul de Kock, tous ont entonné les chants nauséabonds en l’honneur du dieu Progrès, le fils aîné du Travail. À les entendre, le bonheur allait régner sur la terre : déjà on en sentait la venue. Ils allaient dans les siècles passés fouiller la poussière et la misère féodales pour rapporter de sombres repoussoirs aux délices des temps présents. - Nous ont-ils fatigués, ces repus, ces satisfaits, naguère encore membres de la domesticité des grands seigneurs, aujourd’hui valets de plume de la bourgeoisie, grassement rentés ; nous ont-ils fatigués avec le paysan du rhétoricien La Bruyère ? Eh bien ! voici le brillant tableau des jouissances prolétariennes en l’an de progrès capitaliste 1840, peint par l’un des leurs, par le Dr Villermé, membre de l’Institut, le même qui, en 1848, fit partie de cette société de savants (Thiers, Cousin, Passy, Blanqui, l’académicien, en étaient) qui propagea dans les masses les sottises de l’économie et de la morale bourgeoises.

C’est de l’Alsace manufacturière que parle le Dr Villermé, de l’Alsace des Kestner, des Dollfus, ces fleurs de la philanthropie et du républicanisme industriel. Mais avant que le docteur ne dresse devant nous le tableau des misères prolétariennes, écoutons un manufacturier alsacien, M. Th. Mieg, de la maison Dollfus, Mieg et Cie, dépeignant la situation de l’artisan de l’ancienne industrie :

«À Mulhouse, il y a cinquante ans (en 1813, alors que la moderne industrie mécanique naissait), les ouvriers étaient tous enfants du sol, habitant la ville et les villages environnants et possédant presque tous une maison et souvent un petit champ (Cool

C’était l’âge d’or du travailleur. Mais, alors, l’industrie alsacienne n’inondait pas le monde de ses cotonnades et n’emmillionnait pas ses Dollfus et ses Koechlin. Mais vingt-cinq ans après, quand Villermé visita l’Alsace, le minotaure moderne, l’atelier capitaliste, avait conquis le pays ; dans sa boulimie de travail humain, il avait arraché les ouvriers de leurs foyers pour mieux les tordre et pour mieux exprimer le travail qu’ils contenaient. C’était par milliers que les ouvriers accouraient au sifflement de la machine.

«Un grand nombre, dit Villermé, cinq mille sur dix-sept mille, étaient contraints, par la cherté des loyers, à se loger dans les villages voisins. Quelques-uns habitaient à deux lieues et quart de la manufacture où ils travaillaient.»

À Mulhouse, à Dornach, le travail commençait à cinq heures du matin et finissait à cinq heures du soir, été comme hiver. [...] Il faut les voir arriver chaque matin en ville et partir chaque soir. Il y a parmi eux une multitude de femmes pâles, maigres, marchant pieds nus au milieu de la boue et qui à défaut de parapluie, portent, renversés sur la tête, lorsqu’il pleut ou qu’il neige, leurs tabliers ou jupons de dessus pour se préserver la figure et le cou, et un nombre plus considérable de jeunes enfants non moins sales, non moins hâves, couverts de haillons, tout gras de l’huile des métiers qui tombe sur eux pendant qu’ils travaillent. Ces derniers, mieux préservés de la pluie par l’imperméabilité de leurs vêtements, n’ont même pas au bras, comme les femmes dont on vient de parler, un panier où sont les provisions de la journée ; mais ils portent à la main, ou cachent sous leur veste ou comme ils peuvent, le morceau de pain qui doit les nourrir jusqu’à l’heure de leur rentrée à la maison.»

Ainsi, à la fatigue d’une journée démesurément longue, puisqu’elle a au moins quinze heures, vient se joindre pour ces malheureux celle des allées et venues si fréquentes, si pénibles. Il résulte que le soir ils arrivent chez eux accablés par le besoin de dormir, et que le lendemain ils sortent avant d’être complètement reposés pour se trouver à l’atelier à l’heure de l’ouverture.»

Voici maintenant les bouges où s’entassaient ceux qui logeaient en ville :

«J’ai vu à Mulhouse, à Dornach et dans des maisons voisines, de ces misérables logements où deux familles couchaient chacune dans un coin, sur la paille jetée sur le carreau et retenue par deux planches... Cette misère dans laquelle vivent les ouvriers de l’industrie du coton dans le département du Haut-Rhin est si profonde qu’elle produit ce triste résultat que, tandis que dans les familles des fabricants négociants, drapiers, directeurs d’usines, la moitié des enfants atteint la vingt et unième année, cette même moitié cesse d’exister avant deux ans accomplis dans les familles de tisserands et d’ouvriers de filatures de coton.»

Parlant du travail de l’atelier, Villermé ajoute : «Ce n’est pas là un travail, une tâche, c’est une torture, et on l’inflige à des enfants de six à huit ans. [...] C’est ce long supplice de tous les jours qui mine principalement les ouvriers dans les filatures de coton.»

Et, à propos de la durée du travail, Villermé observait que les forçats des bagnes ne travaillaient que dix heures, les esclaves des Antilles neuf heures en moyenne, tandis qu’il existait dans la France qui avait fait la Révolution de 89, qui avait proclamé les pompeux Droits de l’homme, des manufactures où la journée était de seize heures, sur lesquelles on accordait aux ouvriers une heure et demie pour les repas (9).
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:31

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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:31

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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:31

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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:32

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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:34

MARTIN HEIDEGGER








Être et temps






traduction
par
Emmanuel Martineau




AVANT-PROPOS DU TRADUCTEUR



« Les Français arrivent à tout
les derniers, mais enfin ils arrivent. »
VOLTAIRE.


Cette édition hors commerce d’Être et Temps a été réalisée « au compte du traducteur », qui a souhaité en offrir le nombre réduit d’exemplaires à ses amis. Entreprise en juillet 1984, la traduction a été achevée le 3 février 1985, et éditée au cours des mois suivants.
Elle est intégrale, et, faut-il le préciser, totalement nouvelle, ne devant rien, par conséquent, aux deux tentatives partielles déjà existantes : la traduction des §§ 46-53 et 72-76 par Henry Corbin, parue en 1937 dans son anthologie heideggérienne intitulée Qu’est-ce que la Métaphysique ? et celle, par Rudolf Boehm et Alphonse de Waelhens, (BW), des §§ 1-44 (introduction et section 1), également publiée par les Éditions Gallimard, en 1964, sous le titre l’Être et le Temps. De ces deux précédents, qu’il soit permis de ne dire ici que l’essentiel : 1/ Si l’éloge du philosophe Henry Corbin n’est plus à faire, l’auteur de ces lignes a eu naguère l’occasion d’exprimer, par parole et par action la vive admiration qu’il éprouve pour Rudolf Boehm en « défendant et illustrant » sa pensée propre. 2/ Il n’a cependant jamais rencontré, en toute sa vie, un seul lecteur qui fût parvenu, sur la seule base des traductions partielles en question, à « comprendre » et encore moins à étudier Être et Temps .
Paru en février 1927, comme tome VIII du Jahrbuch de Husserl, et, simultanément, en volume séparé (que nous possédons et avons souvent consulté). Sein und Zeit a connu du vivant de son auteur, treize éditions chez Max Niemeyer, à Tübingen (N1-N13) ; puis, juste après la mort du penseur, il en a paru une nouvelle (KA) chez Klostermann, à Francfort, comme tome II de la Gesamtausgabe (l’Édition Complète de dernière main entreprise en 1975), bientôt suivie, en 1977 d’une 14ème édition Niemeyer (N14) soi-disant identique à elle. De ces diverses éditions, dont on trouvera maintenant une description détaillée et un relevé de variantes dans le Handbuch de R. A. Bast et H.P. Delfosse , laquelle devions-nous choisir comme base de notre travail de traduction ? À cette délicate question, il nous a semblé que le bon sens — fortifié par les informations que lui apportaient les deux savants cités — ne pouvait que répondre : la meilleure des éditions publiées par l’auteur lui-même. Or, soit dit sans adresser la moindre critique aux éditeurs de la G.A., KA ne satisfaisait point à un tel « critère » — un peu vague, on l’avoue —, si du moins Bast et Delfosse ont raison d’écrire à son propos :
« KA et N14 sont les premières éditions, dans l’histoire littéraire de S.u.Z., dont le texte ait été établi par un éditeur ; par suite, la question reste ouverte de savoir dans quelle mesure les modifications qu’on y constate (presque 300 par rapport à N13) sont le fait de Heidegger lui-même, et il est sûr à tout le moins que ce n’est pas lui qui les y a introduites une à une. Bref ces changements, en tout état de cause — et même si on se réfère aux indications de l’éditeur Fr.-W. von Hermann. G.A., t. II p. 579 —, n’ont été que passivement autorisés (passiv autorisiert). […] De plus, KA et N14 n’en divergent pas moins entre elles de façon notable dans bien des cas » .
Restait donc N1-N13, ce qui faisait encore beaucoup. Heureusement, l’embarras du choix n’était plus alors si grand qu’il y paraissait. En effet — toujours d’après les indications du Handbuch —, ce groupe de treize éditions se divise en deux « blocs » assez hétérogènes N1-6, d’une part, N 7-13, d’autre part. Et, de l’un à l’autre, voici ce qui a changé :
« N7 contient une “note liminaire”, disant que “le texte de la présente réimpression n’a subi aucun changement”, mais que “les citations et la ponctuation ont fait l’objet d’une révision”. Néanmoins. N7 contient maintes interventions dans le texte. Globalement, le texte de N7 s’écarte de celui de N6 dans plus de 480 cas (!). [...] Ces modifications du texte sont de nature très diverse : elles vont de corrections de coquilles, via des suppressions de fautes d’orthographe, à des changements qui ne laissent pas intact le sens du texte. Parmi elles, se trouvent également des déplacements syntaxiques, beaucoup de soulignements nouveaux (de noms propres, notamment), d’ajouts de tirets, et, en 5, resp. 3 cas, des suppressions des particules d’accentuation « doch » et « ja ». Des changements divers concernent certains usages linguistiques propres à Heidegger. En quelques endroits, le texte a été actualisé, certains renvois aux parties inédites de S.u.Z. ayant même été éliminés (tandis que d’autres, au contraire, étaient maintenus) » .


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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:36

Bien que le nombre « 480 » ne doive point nous émouvoir à l’excès — il inclut des variantes absolument infimes, orthographiques ou même purement graphiques —, nul ne saurait sous-estimer le prix de ces renseignements, ainsi que des relevés qui les accompagnent, ni méconnaître la double « moralité » qui s’en dégage aussitôt : 1/ D’abord, il convient d’y insister, quiconque se proposerait à l’avenir d’argumenter avec précision au sujet de S.u.Z., c’est-à-dire d’étayer une interprétation philosophique sur des exégèses tant soit peu littérales, ne pourra plus se dispenser d’indiquer sa source, voire d’en produire et d’en comparer plusieurs. 2/ Ensuite, et en ce qui concerne notre problème du choix de l’original à traduire, on voit qu’il prenait, grâce au Handbuch, la forme du clair dilemme suivant : les « blocs » N1-N6 d’un côté, N7-N13, de l’autre, étant donc supposés bien distincts, et chacun sans faille notable (bien qu’ils en contiennent quelques-unes), fallait-il traduire l’édition originale, ou bien une édition certes postérieure de vingt-six ans (N7 date de 1953), mais manifestement améliorée, et cela par Martin Heidegger lui-même ? C’est à la deuxième partie de l’alternative que nous nous sommes rallié, pour deux raisons : 1/ par égard pour la volonté de Heidegger ; 2/ pour avoir constaté, en examinant attentivement le relevé III, 1 de Bast et Delfosse , que — abstraction faite des coquilles au sens strict du terme — les modifications introduites par l’auteur à partir de N7 n’obéissaient point tant à la logique d’une « réinterprétation » tardive, voire « abusive », qu’elles ne procédaient que du désir d’obtenir, tout simplement, un texte moins fautif. Comme une démonstration détaillée de ce point alourdirait inutilement cet avant-propos, mais qu’il convient tout de même d’en donner un commencement de preuve, nous illustrerons le phénomène en indiquant simplement quelques leçons de N6, et la transformation opérée par N7 (le lecteur peut et doit sinon se faire une opinion personnelle sur ces problèmes, en se référant directement au Handbuch) :

Page, ligne N6 (fautivement) N7 rectifie en :
36 11 Etkenntnis Unkenntnis
53 26 Ausweisung Aufweisung
76 21 Zuhandenheit Vorhandenheit
122 37 zeitigt zeigt
125 10s. sich nicht undurchsichtig sich durchsichtig gemacht
gemacht und verstellt hat und nicht verstellt hat
155 08 Entschränkung Einschränkung
390 27 sich nicht so, sich so etc.

Bien sûr, quoique nous considérions ces changements comme des corrections, nous ne nions pas que quelques autres (ainsi 04201, 32502) « sentent » leur réinterprétation. Mais le moins qu’on puisse dire est que celle-ci n’a rien de draconien ; elle ne va jamais, en tout état de cause, jusqu’à importer dans S.u.Z. un concept étranger à sa langue originelle.
Aussi, c’est de la dixième édition de S.u.Z. (N10,1963) que nous proposons ici la traduction au lecteur français. Que ce choix ne fût point mauvais, nous pouvons d’ailleurs en apporter une confirmation supplémentaire, « subjective » sans doute, mais non négligeable : à aucun moment, l’usager exigeant qu’était son traducteur n’a été amené à la suspecter ; si difficile ou lourde que soit souvent — notamment dans la section 2 — la syntaxe de Heidegger, jamais il n’a éprouvé la tentation de rapporter ces phénomènes à un texte incertain ou erroné.

*


Pour ce qui touche maintenant à la présentation de ce volume, le nécessaire sera vite dit, et pour cause :
1/ Sein und Zeit est le chef-d’œuvre de ce siècle, et, comme tel, un objet, terme par lequel nous entendons quelque chose de résolument autonome. Or comme un objet, cela requiert d’être primairement dévoilé, et que nous n’avions pas ici d’autre but, nous nous sommes uniquement attaché à en assurer la « lisibilité » — ce qui ne veut pas dire, chose impossible et absurde : en « faciliter » la lecture —, soit, négativement, à ne lui point ajouter de surcharge, commentaire, note ou « référence » d’aucune sorte. Voilà pourquoi on ne trouvera ici — en particulier — ni mots allemands entre parenthèses, ni notes du traducteur à caractère exégétique, ni préface doctrinale, ni, surtout, de renvois aux volumes chronologiquement voisins de l’Édition Complète, pour ne rien dire des ouvrages postérieurs de Heidegger, auxquels il arrive souvent, et cela jusqu’à Temps et Être et aux ultimes séminaires, de se « référer » à Sein und Zeit. Le livre de 1927, en effet, étant la source jaillissante et primordiale à laquelle se doive de puiser toute approche de la pensée heideggérienne, ce n’était décidément pas le moment de l’« éclairer » par des cours qui, quelle qu’en soit parfois la splendeur, n’en demeurent pas moins subordonnés à ce lieu majeur où, pour la première fois, est proposée et tentée une élaboration temporalo-existentiale d’une possible problématique de l’être. Par voie de conséquence, le fait contingent — que nous ne sachions, hic et nunc, encore à peu près rien de la « genèse » du livre nous a paru tout à fait positif : puisse la « documentation » la concernant ne nous être livrée que le plus tard possible — et veuillent bien ceux qui, dans un avenir peut-être assez proche (puisqu’une IVème section de la G.A. est d’ores et déjà programmée), disposeront d’elle en totalité, ne jamais oublier qu’une chose est de se représenter objectivement la « formation » d’une pensée, une autre chose de discerner ce que Heidegger, dès la première page de ce livre, appelle presque « intraduisiblement » son caractère vorläufig, provisoire au sens de pré-curseur ou pré-cursif. Saurions-nous tout sur les rapports du jeune Heidegger avec Paul, Augustin, Luther, Kierkegaard, Nietzsche, Rilke, Dostoïevski, Aristote, Kant, Husserl et cent autres, que nous ne serions pour autant en rien « prédisposés » à penser avec lui, pour la claire et excellente raison qu’aucun savoir, comme tel, n’ouvre de disposition.


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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:40

2/ Comme le présent volume, on l’a dit, ne correspond point — à la différence de ceux de la série Œuvres de Martin Heidegger en cours de publication aux Éditions Gallimard — à un volume de la G.A., la pagination originale que l’on trouvera reproduite dans ses marges est celle des éditions N (à peu près identique dans toutes) . Il arrive souvent, comme chacun sait, que des œuvres majeures de la littérature philosophique soient conventionnellement citées d’après leur édition originale : cet usage semblant devoir s’imposer pour Être et Temps aussi bien que, par exemple, pour la Critique de la raison pure de Kant, nous espérons ainsi contribuer à sa consolidation, et nous invitons le lecteur, même s’il voulait bien utiliser notre traduction, à rester lui aussi fidèle à cette pagination N (la mention supplémentaire du paragraphe ne pouvant qu’ajouter à la précision des références).
3/ Un index « complet » (dans les limites que définit sa note liminaire), en fin de volume, rassemble nos transpositions du vocabulaire technique de Heidegger et en justifie brièvement quelques unes. Le lecteur qui le consultera (ou qui, par son intermédiaire, recourra éventuellement aussi au Handbuch ou à l’Index de Hildegard Feick ) pourra constater que nous nous sommes astreint non seulement à restituer (sauf exception sans portée philosophique) un même mot allemand par un même mot français, mais encore — ou tout d’abord — à construire un système de transpositions souvent neuf, le plus approprié que possible aux requêtes spécifiques de S.u.Z., et enfin cohérent. Toute traduction est interprétation, et celle-ci pas moins qu’une autre. Si elle revendique ce titre, cependant, ce n’est ni au nom de telle ou telle innovation, trouvaille ou autre astuce qu’elle se vanterait de mettre en circulation. ni même en vertu de son esprit général : c’est, et c’est uniquement dans la mesure où elle a cherché à satisfaire à cette exigence de cohérence, qui, pour autant, n’était pas elle-même dictée par la conviction d’une « systématicité » de la pensée heideggérienne, mais bien plutôt par la seule certitude de sa nature phénoménologique. Bref, tel est notre principal « apport » — telle est l’aune à laquelle nous souhaiterions être d’abord jugé.

*


Si notre refus de traduire Dasein autrement que par lui-même n’appelle point d’explication ou d’« excuse » particulière — « tout comme le grec logos ou le chinois tao, disait un jour Heidegger lui-même à J. Beaufret, Dasein est intrinsèquement intraduisible » —, il semble malheureusement qu’il doive en aller autrement pour nos traductions nouvelles des mots vorhanden et zuhanden (348, resp. 318 emplois) ou Vorhandenheit et Zuhandenheit par (être-)sous-la-main et (être-)à-portée-de-la-main. En effet, bien que nous nous soyons expliqué naguère assez clairement sur ces choix (que nous devons, redisons-le, à François Fédier), et n’ayons trouvé, au cours d’un long usage, qu’à nous en féliciter, une récente polémique de J.-F. Courtine nous contraint à revenir sur un problème que nous croyions non certes avoir résolu, mais, tout à l’inverse, réussi à laisser suffisamment ouvert pour qu’on hésitât à le re-fermer de manière aussi naive que notre contradicteur. Mais écoutons celui-ci tout au long :
« Il nous a paru impossible de nous régler sur la transposition adoptée par E. Martineau dans sa traduction du t. XXV de la G.A. Il peut en effet être souhaitable comme le demande le traducteur, de “maintenir le mot main” dans la traduction de Vorhandenheit (d’où “être-sous-la-main”) ; cela s’impose même nécessairement quand, comme ici (Grundprobleme der Phänomenologie, p. [143], [147], [153]), Heidegger entend le Vorhandenes au sens de ce qui est “en main” ou “maniable” (handlich), de ce qui vient “devant” ou “sous la main” (vor die Hand), de ce qui implique toujours en dernière instance une référence à l’agir ou au manier (Handeln). Mais cette traduction-explicitation qui vaut de telle analyse précise dans un contexte déterminé (quand il s’agit en particulier de reconduire les concepts fondamentaux de l’ontologie grecque à l’horizon ultime de la production), ne permet plus, semble-t-il, d’établir l’opposition stricte et élémentaire entre la Vorhandenheit, d’une part, quand elle explicite par exemple le concept kantien de Dasein ou l’existentia chez Suarez, quand elle détermine le mode d’être de l’étant projacent (Vorliegendes), et la Zuhandenheit, d’autre part, pour autant qu’elle caractérise en propre le mode d’être de l’outil, sa disponibilité. La distinction n’est plus alors celle (bien improbable) du “sous-la-main” et du “à-portée-de-la-main”, mais, comme le suggérait J. Beaufret, celle de ce qui est simplement présent “sous les yeux” et de ce qui est “à-portée-de-la-main” (Dialogue avec Heidegger, t. III, 1974, p. 136). Avouons enfin que le “balancement entre l’étant sous-la-main (vorhanden) et l’étant à-portée-de-la-main (zuhanden)” vanté par le traducteur nous est presque (?) entièrement imperceptible, tout comme la possible nuance entre ces deux expressions. (Note : Il ne suffit pas de décréter péremptoirement une telle nuance pour la faire apparaître ou la fonder. Son caractère flottant ressort a contrario de la référence allusive que fait E. M. à la traduction de F. Fédier qui, dans Temps et Être, restituait précisément, et à l’inverse, Vorhandenheit par “être à portée de la main” et Zuhandenheit par “être en main”.) Pour toutes ces raisons, il nous a donc semblé préférable de maintenir d’abord la clarté de la distinction et de partir du lexique établi par les premiers traducteurs d’Être et Temps. » .
Trompé par les dehors « modérés » de ce développement, un lecteur inexpérimenté pourrait être tenté d’y voir un modèle de pondération et de tranquille recherche de la vérité. Soit à montrer au contraire que ce n’est rien d’autre qui se donne ici libre cours que le dogmatisme du sens commun, lequel, lorsqu’il s’agit plus précisément de philologie, ne manque jamais de militer pour la solution la plus réactionnaire. Ce que nous ferons en alignant trois séries de courtes remarques, les unes 1/ déontologiques, les autres 2/ littérales, les dernières 3/ plus fondamentales :
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:41

1/ a) Que l’on me cherche querelle pour mieux se singulariser, c’est la « bonne coutume », et, quoique ce ne soit nullement la mienne, je suis le dernier à l’ignorer. Simplement, le jour où il s’en avisera à son tour, J.-F. Courtine, du même coup, prendra conscience qu’en sacrifiant à de tels rites, il a surtout sacrifié sans aucun motif sérieux (comme on verra dans un instant) l’unité de la « troisième génération » des traductions françaises de Heidegger.
b) Il n’y a aucun argument à tirer contre moi de la traduction par F. Fédier de Temps et Être, et voici pourquoi : cette traduction, parue dans les Mélanges J. Beaufret, remonte à 1968 , et c’est bien après cette date que Fédier s’est rallié à la solution que je lui dois. Ainsi, loin que la nuance qui nous occupe soit elle-même « flottante », c’est Fédier lui-même qui, avant d’y arriver, a « flotté », ce qui est tout à son honneur. Comme c’est par exemple tout à l’honneur de Heidegger que d’avoir flotté un long moment ainsi que je le disais plus haut, entre les mots Entdecktheit et Erschlossenheit.
c) N’est-il pas saisissant de voir J.-F. Courtine, au terme de toutes ses argumentations, en revenir si régulièrement au système français de BW : car non content de « restaurer » le binôme « subsistant-disponible », nous voyons par d’autres parties de sa traduction, ou de son apparat, qu’il maintient des transpositions aussi caduques que « déchéance » voire « chute » pour Verfallen ou « finalité » pour Bewandtnis. Je pose la question de principe : qui professe un tel archaïsme philologique, pourtant clairement réfuté par la notoire illisibilité de la demi-traduction de 1964, est-il vraiment en position de donner, vingt ans après, des leçons ?
2/ a) J.-F. Courtine, donc, traduit vorhanden par « présent , présent-subsistant » et zuhanden par « sous-la-main, à-portée-de-la-main, disponible ». Mais, avant d’évoquer le fond du problème, me permettra-t-on de rappeler que ces termes français correspondent de la façon la plus directe à de tout autres mots allemands que ceux qui nous divisent : présent, par exemple, c’est anwesend ou gegenwärtig, subsistant, c’est bestehend, et disponible, c’est verfügbar, etc. Ne suffit-il pas d’évoquer ces correspondances — requises par certains contextes chez Heidegger lui-même — pour révoquer en doute la « clarté » du système qu’on nous oppose ?
b) Mais il y a plus, il y a la « francité » des termes cités. Car que veut dire, par exemple, disponible en français ? J.-F. Courtine nous affirme que la « disponibilité » serait « le mode d’être de l’outil ». Mais il n’en est rien ! — ou plutôt il n’en est vraiment plus rien dans le langage de notre temps, qui, que nous le voulions ou non, porte l’empreinte de la technique moderne. Parlant, par exemple, d’un téléphone « disponible » (ou même d’une femme « disponible »), est-ce vraiment à son « ustensilité » que ce langage fait référence ? Nullement ! Ce qui est disponible, aujourd’hui, ce n’est point le marteau du menuisier, la clé du plombier, le lit de l’homme fatigué, c’est tout étant dans la mesure où il est (essentiellement) à la disposition généralisée de l’homme : ainsi par exemple du pétrole sous la terre, et même sous la mer, des masses humaines mobilisables, d’une « tranche horaire » dans un programme médiatique... En un mot, et malheureusement pour le dogmatisme courtinien, le disponible, faussant compagnie à l’outil, s’est résorbé lui-même dans... le subsistant dont il est fondamentalement synonyme. D’où je conclus qu’il est parfaitement ridicule de chercher à exprimer une « opposition par des termes qui ont dès longtemps cessé de s’opposer, captés qu’ils sont désormais par l’unique horizon de ce que Heidegger appelle la Beständlichkeit, la disponibilité subsistante ou la subsistance disponible d’un stock, d’une « réserve » .
c) D’autant que cette opposition, ou plus précisément l’opposition allemande qu’elle entend refléter, J.-F. Courtine a le front de la qualifier de « stricte et élémentaire » ou de « claire », tandis que serait seulement « possible », « improbable » ou « imperceptible » celle que je proposais. Or là réside, je le crains, le prôton pseudos. Car outre le fait que la nuance que j’établis entre « sous-la-main » et « à-portée-de-la-main » se veut justement « imperceptible », mais au sens de « délicate », il s’en faut que celle, originale, entre vorhanden ou zuhanden soit aussi perceptible qu’on le prétend ici, bien au contraire ! L’opposition qui est « stricte », « élémentaire », « claire », c’est, et c’est seulement celle — J.-F. Courtine, subrepticement, ne parle que d’elle — de la pratique et de la théorie. Elle est même si « métaphysiquement claire » que Heidegger n’a pas consacré moins de soixante ans à en mettre en question la clarté — et cela d’abord et avant tout en la rapportant à une autre opposition, pas du tout claire quant à elle, celle de la Zuhandenheit et de la Vorhandenheit… Voilà ce que je nommais du sens commun : la croyance que la philosophie en général et Heidegger en particulier est « clair ». Quand le sens commun déclare les philosophes « incompréhensibles » il est comique, quand il les prétend « clairs », il est ennuyeux — mais, dans un cas comme dans l’autre, il est lui-même, et c’est pourquoi il dit tantôt ceci, tantôt cela, voulant dire ici et là la même chose, à savoir qu’elle est autre chose que lui. Assurément !
3/ Mais il est temps d’en venir à nos trois remarques plus fondamentales. La première sera de méthode, la deuxième abordera — enfin — la chose même, la troisième amènera notre conclusion.
a) Vorhandenheit, écrit J. -F. Courtine, « explicite (je souligne) par exemple le concept kantien de Dasein ou l’existentia chez Suarez ». Or dans ce verbe « expliciter » il faut chercher, me semble-t-il, le deuteron pseudos, ou, en d’autres termes, la version méthodique de l’erreur de principe qui vient d’être dénoncée. En effet, prenons par exemple les mots existentia et Vorhandenheit. Il est licite, je crois, d’appeler l’un l’interpretandum, l’autre l’interpretans : ce qui revient à dire, en bonne logique, qu’il doit exister de l’un à l’autre un « passage », un « transport », une interprétation au sens étymologique du terme. Une interprétation et non pas, insistons-y, une simple « explicitation » ! Heidegger, ici, ne se borne nullement à « expliciter », c’est-à-dire à transposer « philologiquement » un mot latin (ou un mot allemand pré-phénoménologique) dans sa langue allemande à lui : il n’est pas un traducteur. S’il « transpose », c’est en trans-posant, s’il « explicite », c’est en ex-pliquant bref, s’il « interprète », c’est en inter-pr-étant, c’est-à-dire en déplaçant... Faute de se livrer à cette réflexion élémentaire, on s’expose à traiter Heidegger, lorsqu’il éclaircit la « langue » de la tradition ontologique, comme un vulgaire glossateur, simplement plus aigu que les autres. On voit donc quelle est ici notre réserve : tandis qu’il re-traduit (car c’est ici, selon son propre témoignage, d’une simple rétro-version qu’il s’agit) Vorhandenheit par « subsistance », J.-F. Courtine, loin de traduire Vorhandenheit en français, manifeste en réalité un refus caractérisé de traduire ; il cultive et répand l’illusion que Heidegger, avec ses propres « explicitations » allemandes, ne se soucierait que de refléter les notions qu’il « commente ».
Soit, pour prendre un exemple encore plus classique et plus clair, l’eidos platonicien. Et supposons que je le traduise — l’« explicite » — par le français « visage » ou l’allemand Gesicht. Aurai-je alors vraiment interprété ce concept ? Non : m’appuyant (certes à bon droit) sur le sens courant, préphilosophique, du grec eidos, j’aurai simplement rendu un écho, produit une image photographique de ce mot. Aussi bien, nous voyons que Heidegger, lorsqu’il élucide la pensée de Platon, ne s’en tient jamais à un décalque « correct » comme Gesicht. Durch das Richtige hindurch, in das Wahre : « à travers la simple rectitude, vers la vérité », telle est bien plutôt sa devise. Ce que fait Heidegger, c’est moins expliciter que traduire pensivement, interprétativement l’eidos platonicien, ce qui lui inspire des trans-positions comme Aussehen ou Aussicht.
Et ce qui vaut d’eidos ne vaut pas moins de tous les concepts métaphysiques dont il traite, y compris ceux qui, comme existantia ou Dasein au sens métaphysique, se sont presque « intégrés » aux langues « naturelles » modernes. Heidegger n’est pas un historiographe, un reporter de l’histoire de la philosophie, il est un penseur en débat avec d’autres penseurs qui, de surcroît, sait plus clairement qu’un autre que re-penser la pensée de ces « auteurs » ne consiste pas, ne peut consister à dire, fût-ce explicitativement la même chose qu’eux. Ainsi, c’est l’interprétation — et la pratique — heideggérienne de la notion même d’interprétation qui frappe d’interdit les rétroversions que l’on objecte à notre effort de... traduire, et, de deux choses l’une : ou bien Heidegger « interprète » l’existentia comme « subsistance », et alors il n’interprète pas vraiment, ou bien il interprète vraiment l’existentia lorsqu’il parle de Vorhandenheit, et alors ce n’est point en re-parlant germanistiquement de « subsistance » , mais en déterminant celle-ci même, en son provenir, comme (par exemple) être-sous-la-main. « Être-sous-la-main » : une traduction qui, précisons-le, est également sous notre plume tout autre chose que — disait J.-F. Courtine — une « traduction-explicitation », à savoir, derechef, une interprétation « consciente et organisée ».
b) Sur cet être-sous-la-main, et notamment sur la différence « imperceptiblement » perceptible qui le sépare de l’être-à-portée-de-la-main, il semble donc qu’il faille une fois de plus revenir. J’y reviens. Non pas cependant en analysant des « idées » complexes, mais, à nouveau, en prenant un exemple niais :
Supposons que j’aie « toujours », en cas de besoin, un parapluie sur la banquette arrière de ma voiture, et demandons-nous, en nous rendant attentif au « naturel » (imperceptible) de notre langue, comment il conviendrait, selon son mode d’être, de nommer cet étant. Pour cela, on commencera évidemment par préciser descriptivement l’hypothèse : d’abord, comme beaucoup d’hommes d’aujourd’hui, je me sers plus souvent de ma voiture que de mes jambes : ce parapluie, cet outil est en tant que tel assez archaïque, il est presque un « souvenir » du temps où l’on « se promenait » de manière familiale, hygiénique ou « rêveuse », en un mot vraiment quotidienne ; ensuite, sous nos latitudes, il pleut assez rarement, et pas longtemps : nouvelle cause de « raréfaction » de l’outil en question, qui, pourtant, ne laisse pas de demeurer familier (certains commerces, « en crise », le vendent, et même ne vendent que lui) ; enfin, cet outil résiduel a en même temps ceci de propre — et doit sa survie au fait — qu’il s’inscrit dans un « complexe » dont font également partie le ciel et la terre : du coup, sa « mondialité » (Weltmässigkeit) est privilégiée, et ceci à tel point que, marquant le « temps » (la saison) il contribue indirectement à la constitution de l’intratemporalité, etc., etc.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:42

On pourrait disserter longuement sur un parapluie. Tel n’est pas notre propos, mais, encore une fois, d’en nommer le mode d’être : Vorhandenheit ou Zuhandenheit ? Ou, pour préciser la question : à qui me presserait de « choisir », et de lui dire si ce parapluie d’usage intermittent m’est « sous la main » ou « à portée de la main », que répondrai-je en « bon français » ?
Eh bien, je lui dirai que je l’ai « toujours » sous la main, plutôt qu’à portée de la main. C’est ainsi, et pas autrement, que j’exprimerai comme il faut l’être d’un « outil » qui, le plus souvent, n’a pas son sens propre d’outil, mais « traîne » derrière moi à la façon d’un « objet » (au sens courant) ou d’un « ustensile ». Mais, parlant ainsi, je ne le réduirai pas pour autant à l’inertie absolue de la pierre du chemin, ou de la « chose » telle qu’objectivée par la science physique ; non — je me bornerai à le distinguer adéquatement de cette outilité pleine dont il est par ailleurs « en puissance » pour peu que tombe une seule goutte d’eau ; car que je doive sortir de la voiture et que cette goutte d’eau me chatouille le nez, et voici soudain qu’il « devient », de sous-la-main qu’il était, un étant à portée de ma main. Oui, à portée de la main comme est, par exemple, la truelle à portée de la main du maçon au travail. Du maçon qui, si on lui posait à propos de cette truelle notre « question-test », ne répondrait pas, je crois, quant à lui, qu’il a « toujours sa truelle sous la main », mais bel et bien qu’il l’a « toujours à portée de la main »... Car cette truelle, il n’en « dispose » pas « en cas de besoin », mais il en use au sein de ce que Heidegger appelle un Umgang, un « commerce » avec l’outil. Est-ce « clair » ? J’ai la faiblesse de le croire, sans pour autant avoir jamais affirmé que ce discernement allait de soi, qu’il était aveuglant ou indispensable — sans jamais avoir été « péremptoire » ni m’être mêlé de légiférer. J’avais cru bien faire en faisant profiter la traduction de Heidegger des efforts fructueux de François Fédier, un point, c’est tout.
Cela dit, cet humble début d’« analyse » ne prétend pas non plus « commenter » Heidegger, ni régler un problème qui, je le répète, doit aujourd’hui comme hier être tenu ouvert. Pour ce qui est du sens proprement phénoménologique et historial de la Vorhandenheit et de la Zuhandenheit, qu’on lise Sein und Zeit, et, à l’occasion, qu’on le cite davantage que ne fait J.-F. Courtine. Mais nos traductions — de cela, nous sommes sûr et certain — n’empêcheront pas une telle lecture, et c’est ce qui nous tenait à cœur. Pas plus qu’elles n’empêcheront, au contraire, le lecteur de se demander par exemple pourquoi et comment l’être-sous-la-main demeure en effet profondément « référé » à l’usage ; de peser la différence qui le sépare de la thématisation et de l’objectivation scientifico-théoriques proprement dites ; de méditer le mot de virage (Umschlag) qu’a choisi Heidegger avec le plus grand soin pour désigner la métamorphose de l’être-à-portée-de-la-main en être-sous-la-main ; de s’émerveiller de la « nuance » et de la contiguïté — en un mot de l’affinité des deux notions ; et enfin, pourquoi pas, d’essayer d’aller « plus loin » que Heidegger, en s’interrogeant, par exemple, sur cet étrange « a-visement » qui se produit lorsque, surprenant pour ainsi dire le sous-la-main « entre » outilité et choséité pure, je le « considère »…
c) Après ces diverses remarques, on ne s’étonnera pas que la dernière que nous avons à faire soit pour conjecturer que l’origine de toutes ces complications, chicanes et timidités se trouve dans une inexpérience d’Être et Temps dont notre protagoniste, assurément, n’a point le monopole. Pas plus que je ne m’arroge moi-même, dois-je le dire, une expérience privilégiée de cette œuvre. Simplement, j’ai tenté depuis des années d’y trouver accès, j’ai ouvert un chemin vers elle parmi d’autres possibles, j’ai dit dans quelques textes quel était ce chemin, j’ai essayé d’« assumer » mon interprétation — et j’ai traduit voilà tout. Pour le reste, la polémique, quelle qu’elle soit, ne me tente plus ; j’attends le polémos.

Quelle est maintenant la signification historique, au-delà du cas peu intéressant de son « auteur », de ce travail de traduction ? Le lecteur, au seul vu du retard extravagant avec lequel arrive Être et Temps sur sa table de travail, se doute qu’il y aurait « beaucoup à dire » sur ce que nous avions appelé il y a quelques années un « mystère d’incurie ». Nous n’en dirons rien cependant, parce que ce « beaucoup », lui aussi, ne présente que peu d’intérêt, et même aucun. Universelle, la philosophie a été confisquée ; livre du siècle, Être et Temps est resté sous le boisseau. Pourquoi ? Comment ? Quoique nous le sachions un peu, nous ne voulons plus le savoir. Que la porte claque, qu’une page soit tournée, voilà ce qui seulement est important. Important ? Que dis-je ! C’est, disait Heidegger, il y a presque exactement un demi-siècle, à son premier traducteur Henry Corbin, une « bénédiction ». Comme est en soi une bénédiction ce témoignage de l’auteur lui-même qui, mieux que nous ne saurions faire, conclura, et cet avant-propos, et, je l’espère, toute une « préhistoire » de la véritable confrontation de la France avec son présent, avec elle-même :
« Par la traduction, le travail de la pensée se trouve transposé dans l’esprit d’une autre langue, et subit ainsi une transformation inévitable. Mais cette transformation peut devenir féconde, car elle fait apparaître en une lumière nouvelle la position fondamentale de la question ; elle fournit ainsi l’occasion de devenir soi-même plus clairvoyant et d’en discerner plus nettement les limites.
C’est pourquoi une traduction ne consiste pas simplement à faciliter la communication avec le monde d’une autre langue, mais elle est en soi un défrichement de la question posée en commun. Elle sert à la compréhension réciproque en un sens supérieur. Et chaque pas dans cette voie est une bénédiction pour les peuples » .

E. M.
Richelieu, le 10 février 1985
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Mer 18 Avr - 23:43

À EDMUND HUSSERL



en témoignage de vénération et d’amitié




Todtnauberg, Forêt-Noire badoise, pour le 8 avril 1926


_____________________________________________________________________________


NOTE LIMINAIRE 1

L’essai Être et Temps a paru pour la première fois au printemps 1927, dans le Jahrbuch für Phänomenologie und phänomenologische Forschung d’E. Husserl, t. VIII, et, simultanément, en volume séparé.
Le texte de la présente réimpression — constituant la 9e édition — n’a subi aucun changement ; néanmoins, les citations et la ponctuation ont fait l’objet d’une révision. A d’infimes écarts près, la pagination du présent volume correspond à celle des éditions antérieures.
Le sous-titre « Première moitié », présent dans ces premières éditions, a été supprimé. Après un quart de siècle, il ne saurait être question d’annexer cette deuxième moitié à la première sans procéder à une refonte de celle-ci. Le chemin qu’elle suivait, néanmoins, demeure aujourd’hui encore un chemin indispensable si la question de l’être doit mettre en mouvement notre Dasein.
Pour un éclaircissement de cette question, qu’il soit permis de renvoyer à notre Introduction à la métaphysique, parue chez le même éditeur, qui reproduit le texte d’un cours professé durant le semestre d’hiver 1935.

[PLAN DE L’OUVRAGE]


INTRODUCTION :
L’EXPOSITION DE LA QUESTION DU SENS DE L’ÊTRE


CHAPITRE PREMIER :
NECESSITÉ, STRUCTURE ET PRIMAUTÉ DE LA QUESTION DE L’ÊTRE

§ 1. La nécessité d’une répétition expresse de la question de l’être [2]
§ 2. La structure formelle de la question de l’être [5]
§ 3. La primauté ontologique de la question de l’être [9]
§ 4. La primauté ontique de la question de l’être [11]

CHAPITRE II:
LA DOUBLE TÂCHE DE L’ÉLABORATION DE LA QUESTION DE L’ÊTRE;
MÉTHODE ET PLAN DE LA RECHERCHE

§ 5. L’analytique ontologique du Dasein comme libération de l’horizon pour
une interprétation de l’être en général [15]
§ 6. La tâche d’une destruction de l’histoire de l’ontologie [19]
§ 7. La méthode phénoménologique de la recherche [27]
A. Le concept de phénomène [28]
B. Le concept de logos [32]
C. Le préconcept de la phénoménologie [34]
§ 8. Plan de l’ouvrage [39]



PREMIÈRE PARTIE
L’INTERPRÉTATION DU DASEIN PAR RAPPORT À LA TEMPORALITÉ ET
L’EXPLICATION DU TEMPS COMME HORIZON TRANSCENDANTAL DE LA
QUESTION DE L’ÊTRE

PREMIÈRE SECTION:
L’ANALYSE-FONDAMENTALE PRÉPARATOIRE DU DASEIN

CHAPITRE PREMIER:
L’EXPOSITION DE LA TÂCHE D’UNE ANALYSE PRÉPARATOIRE DU DASEIN

§ 9. Le thème de l’analytique du Dasein [41]
§ 10. Délimitation de l’analytique du Dasein par rapport à l’anthropologie,
la psychologie et la biologie [45]
§ 11. L’analytique existentiale et l’interprétation du Dasein primitif. les
difficultés de l’obtention d’un « concept naturel du monde » [50]

CHAPITRE II :
L’ÊTRE-AU-MONDE EN GÉNÉRAL COMME CONSTITUTION
FONDAMENTALE DU DASEIN

§ 12. Esquisse préparatoire de l’être-au-monde à partir de l’orientation sur
l’être à… comme tel [52]
§ 13. Exemplification de l’être-à... à partir d’un mode dérivé : la connaissance du monde [59]


CHAPITRE III :
LA MONDANÉITÉ DU MONDE

§ 14. L’idée de la mondanéité du monde en général [63]

A. ANALYSE DE LA MONDANÉITÉ AMBIANTE
ET DE LA MONDANÉITÉ EN GÉNÉRAL

§ 15. L’être de l’étant qui fait encontre dans le monde ambiant [66]
§ 16. La mondialité du monde ambiant telle qu’elle s’annonce
dans l’étant intra-mondain [72]
§ 17. Renvoi et signe [76]
§ 18. Tournure et significativité ; la mondanéité du monde [83]

B. DISSOCIATION DE L’ANALYSE DE LA MONDANEITÉ
PAR RAPPORT A L’INTERPRÉTATION CARTÉSIENNE DU MONDE

§ 19. La détermination du « monde » comme res extensa [89]
§ 20. Les fondements de la détermination ontologique du « monde » [92]
§ 21. Discussion herméneutique de l’ontologie cartésienne du « monde » [95]

C. L’AMBIANCE DU MONDE AMBIANT ET LA SPATIALITÉ DU DASEIN

§ 22. La spatialité de l’à-portée-de-la-main intramondain [102]
§ 23. La spatialité de l’être-au-monde [104]
§ 24. La spatialité du Dasein et l’espace [110]

CHAPITRE IV:
L’ÊTRE-AU-MONDE COMME ÊTRE-AVEC ET ÊTRE-SOI-MÊME. LE « ON »

§ 25. L’amorçage de la question existentiale du qui du Dasein [114]
§ 26. L’être-Là-avec des autres et l’être-avec quotidien [117]
§ 27. L’être-Soi-même quotidien et le On [126]

CHAPITRE V:
L’ETRE-A COMME TEL

§ 28. La tâche d’une analyse thématique de l’être-à [130]


A. LA CONSTITUTION EXISTENTIALE DU LA

§ 29. Le Da-sein comme affection [134]
§ 30. Là peur comme mode de l’affection [140]
§ 31. Le Da-sein comme comprendre [142]
§ 32. Comprendre et explication [148]
§ 33. L’énoncé comme mode second de l’explication [154]
§ 34. Da-sein et parler. La parole [160]



B. L’ÊTRE QUOTIDIEN DU LÀ ET L’ÉCHÉANCE DU DASEIN

§ 35. La bavardage [167]
§ 36. La curiosité [170]
§ 37. L’équivoque [173]
§ 38. L’échéance et l’être-jeté [175]

CHAPITRE VI :
LE SOUCI COMME ÊTRE DU DASEIN

§ 39. La question de la totalité originaire du tout structurel du Dasein [180]
§ 40. L’affection fondamentale de l’angoisse comme ouverture
privilégiée du Dasein [184]
§ 41. L’être du Dasein comme souci [191]
§ 42. Confirmation de l’interprétation existentiale du Dasein comme souci
à partir de l’auto-explication préontologique du Dasein [196]
§ 43. Dasein, mondanéité et réalité [200]
a) La réalité comme problème de l’être et de la démontrabilité
du « monde extérieur » [202]
b) La réalité comme problème ontologique [209]
c) Réalité et souci [211]
§ 44. Dasein, ouverture et vérité [212]
a) Le concept traditionnel de la vérité et ses fondements ontologiques [214]
b) Le phénomène originaire de la vérité et ses fondements ontologiques [219]
c) Le mode d’être de la vérité et la présupposition de la vérité [226]



DEUXIÈME SECTION :
DASEIN ET TEMPORALITÉ

§ 45. Le résultat de l’analyse-fondamentale préparatoire du Dasein et la tâche
d’une interprétation existentiale originaire de cet étant [231]

CHAPITRE PREMIER:
L’ÊTRE-TOUT POSSIBLE DU DASEIN ET L’ÊTRE POUR LA MORT

§ 46. L’impossibilité apparente d’une saisie et d’une détermination ontologiques
de l’être-tout propre au Dasein [235]
§ 47. L’expérimentabilité de la mort des autres et la possibilité de saisie
d’un Dasein en son tout [237]
§ 48. Excédent, fin et totalité [241]
§ 49. Délimitation de l’analyse existentiale de la mort par rapport à d’autres
interprétations possibles du phénomène [246]
§ 50. Pré-esquisse de la structure ontologico-existentiale de la mort [249]
§ 51. L’être pour la mort et la quotidienneté du Dasein [252]
§ 52. L’être quotidien pour la fin et le concept existential plein de la mort [255]
§ 53. Projet existential d’un être authentique pour la mort [260]


CHAPITRE II :
L’ATTESTATION PAR LE DASEIN DE SON POUVOIR-ÊTRE AUTHENTIQUE
ET LA RÉSOLUTION

§ 54. Le problème de l’attestation d’une possibilité existentielle authentique [267]
§ 55. Les fondements ontologico-existentiaux de la conscience [270]
§ 56. Le caractère d’appel de la conscience [272]
§ 57. La conscience comme appel du souci [274]
§ 58. Compréhension de l’ad-vocation et dette [280]
§ 59. L’interprétation existentiale de la conscience et l’explicitation vulgaire
de la conscience [289]
§ 60. La structure existentiale du pouvoir-être authentique attesté dans la conscience [295]

CHAPITRE III :
LE POUVOIR-ÊTRE -TOUT AUTHENTIQUE DU DASEIN ET LA TEMPORALITÉ COMME SENS ONTOLOGIQUE DU SOUCI

§ 61. Pré-esquisse du pas méthodique conduisant de la délimitation de l’être-tout
authentique propre au Dasein à la libération phénoménale de la temporalité [301]
§ 62. Le pouvoir-être-tout existentiellement authentique du Dasein comme
résolution devançante [305]
§ 63. La situation herméneutique conquise pour une interprétation du sens d’être
du souci et le caractère méthodique de l’analytique existentiale en général [310]
§ 64. Souci et ipséité [316]
§ 65. La temporalité comme sens ontologique du souci [323]
§ 66. La temporalité du Dasein et la tâche qu’elle impose d’une répétition plus
originaire de l’analytique existentiale [331]

CHAPITRE IV:
TEMPORALITÉ ET QUOTIDIENNETÉ

§ 67. La réalité fondamentale de la constitution existentiale du Dasein et la
pré-esquisse de son interprétation temporelle [334]
§ 68. La temporalité de l’ouverture en général [335]
a) La temporalité du comprendre [336]
b) La temporalité de l’affection [339]
c) La temporalité de l’échéance [346]
d) La temporalité du parler [349]
§ 69. La temporalité de l’être-au-monde et le problème de la transcendance du monde [350]
a) La temporalité de la préoccupation circon-specte [352]
b) Le sens temporel de la modification de la préoccupation circon-specte
en découverte théorique du sous-la-main intramondain [356]
c) Le problème temporel de la transcendance du monde [364]
§ 70. La temporalité de la spatialité propre au Dasein [367]
§ 71. Le sens temporel de la quotidienneté du Dasein [370]





CHAPITRE V:
TEMPORALITÉ ET HISTORIALITÉ

§ 72. L’exposition ontologico-existentiale du problème de l’histoire [372]
§ 73. La compréhension vulgaire de l’histoire et le provenir du Dasein [378]
§ 74. La constitution fondamentale de l’historialité [382]
§ 75. L’historialité du Dasein et l’histoire du monde [387]
§ 76. L’origine existentiale de l’enquête historique à partir de l’historialité du Dasein [392]
§ 77. La connexion de l’exposition précédente du problème de l’historialité avec
les recherches de W. Dilthey et les idées du comte Yorck [397]

CHAPITRE VI -
LA TEMPORALITÉ ET L’INTRATEMPORALITÉ COMME ORIGINE DU
CONCEPT VULGAIRE DE TEMPS

§ 78. L’incomplétude de l’analyse temporelle précédente du Dasein [404]
§ 79. La temporalité du Dasein et la préoccupation du temps [406]
§ 80. Le temps de la préoccupation et l’intratemporalité [411]
§ 81. L’intratemporalité et la genèse du concept vulgaire de temps [420]
§ 82. Dissociation de la connexion ontologico-existentiale entre temporalité, Dasein
et temps du monde par rapport à la conception hegélienne de la relation entre
temps et esprit [428]
a) Le concept hégélien du temps [428]
b) L’interprétation hégélienne de la connexion entre temps et esprit [433]
§ 83. L’analytique temporalo-existentiale du Dasein et la question
fondamental-ontologique du sens de l’être en général [436]
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Jeu 19 Avr - 0:29

« Car manifestement, vous êtes bel et bien depuis longtemps familiers de ce que vous visez à proprement parler lorsque vous employez l’expression “étant”; mais pour nous, si nous croyions certes auparavant le comprendre, voici que nous sommes tombés dans l’embarras »

PLATON, Sophiste, 244 a.


Avons-nous aujourd’hui une réponse à la question de savoir ce que nous entendons à proprement parler par le mot « étant » ? Nullement. Ainsi, il s’impose de poser à neuf la question du sens de l’être. Et sommes-nous donc aujourd’hui seulement dans l’embarras de ne point comprendre l’expression « être » ? Nullement. Ainsi, il s’impose, au préalable, de réveiller tout d’abord une compréhension pour le sens de cette question. L’élaboration concrète de la question du sens de l’« être » constitue le propos du présent essai. L’interprétation du temps comme l’horizon possible de toute compréhension de l’être en général, tel est son but provisoire.
La visée même d’un tel but, les recherches impliquées et requises par un tel propos et le chemin conduisant à ce but ont besoin d’un éclaircissement introductif.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Jeu 19 Avr - 0:37

INTRODUCTION



L’EXPOSITION DE LA QUESTION
DU SENS DE L’ÊTRE



CHAPITRE PREMIER


NÉCESSITÉ, STRUCTURE ET PRIMAUTÉ
DE LA QUESTION DE L’ÊTRE



§ 1. La nécessité d’une répétition expresse de la question de l’être.

La question est aujourd’hui tombée dans l’oubli, quand bien même notre temps considère comme un progrès de réaffirmer la « métaphysique ». Néanmoins, l’on se tient pour dispensé des efforts requis pour rallumer une nouvelle gigantomachia peri tes ousias. La question soulevée n’est pourtant pas arbitraire. C’est elle qui a tenu en haleine la recherche de Platon et d’Aristote, avant de s’éteindre bien entendu après eux, du moins en tant que question thématique d’une recherche effective. Ce que les deux penseurs avaient conquis s’est maintenu, au prix de diverses déviations et « surcharges », jusque dans la Logique de Hegel. Et ce qui autrefois avait été arraché aux phénomènes en un suprême effort de la pensée, les résultats fragmentaires de ces premiers assauts sont depuis longtemps trivialisés.
Mais ce n’est pas tout. Car sur la base des premiers essais grecs en vue de l’interprétation de l’être un dogme s’est élaboré, qui non seulement déclare superflue la question du sens de l’être, mais encore légitime expressément l’omission de la question. On dit : l’« être » est le concept le plus universel et le plus vide. En tant que tel, il répugne à toute tentative de définition. Du reste, ce concept le plus universel, donc indéfinissable, n’a même pas besoin de définition. Chacun l’utilise constamment en comprenant très bien ce qu’il entend par là. Du coup, ce qui, en son retrait, avait jeté et tenu dans l’inquiétude le philosopher antique est devenue une « évidence »* si aveuglante que quiconque persiste à s’en enquérir se voit reprocher une faute de méthode.
Au seuil de cette recherche, nous ne pouvons élucider en détail tous les préjugés qui ne cessent d’entretenir l’indifférence à l’égard d’un questionner de l’être. Ils jettent leurs racines dans l’ontologie antique elle-même. Quant à celle-ci, elle ne saurait à son tour être interprétée de manière satisfaisante — en ce qui concerne le sol où sont nés les concepts ontologiques fondamentaux ainsi que la légitimation adéquate de l’assignation des catégories et de leur énumération complète — qu’au fil conducteur de la question de l’être préalablement clarifiée et résolue. Par conséquent, nous ne discuterons ici les préjugés cités qu’autant qu’il est requis pour faire apercevoir la nécessité d’une répétition de la question du sens de l’être. Ils sont au nombre de trois :

1. L’« être » est le concept « le plus universel » : to on esti katholou malista panton.
« Illud quod primo cadit sub apprehensione est ens, cujus intellectus includitur in omnibus, quaecumque quis apprehendit » : « Une compréhension de l’être est toujours déjà comprise dans tout ce que l’on saisit de l’étant ». Mais l’« universalité » de l’« être » n’est pas celle du genre. L’« être » ne délimite pas la région suprême de l’étant pour autant que celui-ci est articulé conceptuellement selon le genre et l’espèce : oute to on genos.
L’« universalité » de l’être « transcende » toute universalité générique. Selon la terminologie de l’ontologie médiévale, l’être est un transcendens. L’unité de ce transcendantalement « universel », par opposition à la multiplicité des concepts génériques réals suprêmes, a déjà été reconnue par Aristote comme unité d’analogie. Par cette découverte, Aristote, en dépit de toute sa dépendance à l’égard de la problématique ontologique de Platon, a situé le problème de l’être sur une base fondamentalement nouvelle. Bien sûr, lui non plus n’a point éclairci l’obscurité de ces relations catégoriales. L’ontologie médiévale a discuté multiplement ce problème dans les écoles thomiste et scotiste, sans parvenir à une clarté fondamentale. Et lorsque finalement Hegel détermine l’« être » comme l’« immédiat indéterminé » et qu’il place cette détermination à la base de toutes les explications catégoriales ultérieures de sa Logique, il se maintient dans la même perspective que l’ontologie antique, à ceci près qu’il abandonne le problème, déjà posé par Aristote, de l’unité de l’être par rapport à la multiplicité des « catégories » réales. Lorsque l’on dit par conséquent, que l’ « être » est le concept le plus universel, cela ne peut pas vouloir dire qu’il est le plus clair, celui qui a le moins besoin d’élucidation supplémentaire. Bien plutôt le concept d’« être » est-il le plus obscur.
2. Le concept d’« être » est indéfinissable. C’est ce que l’on concluait de son universalité1. A bon droit — si « definitio fit per genus proximum et differentiam specificam ». L’être ne peut en effet être conçu comme étant ; « enti non additur aliqua natura » ; l’être ne peut venir à la déterminité selon que de l’étant lui est attribué. L’être n’est ni dérivable définitionnellement de concepts supérieurs, ni exposable à l’aide de concepts inférieurs. Mais suit-il de là que l’« être » ne puisse plus poser de problème ? Nullement. Tout ce qu’il est permis d’en conclure, c’est ceci : l’« être » n’est pas quelque chose comme de l’étant. Par suite, le mode de détermination de l’étant justifié dans certaines limites — la « définition » de la logique traditionnelle, qui a elle-même ses fondations dans l’ontologie antique — n’est pas applicable à l’être. L’indéfinissabilité de l’être ne dispense point de la question de son sens, mais précisément elle l’exige.
3. L’« être » est le concept « évident ». Dans toute connaissance, dans tout énoncé, dans tout comportement par rapport à l’étant, dans tout comportement par rapport à soi-même, il est fait usage de l’« être », et l’expression est alors « sans plus » compréhensible. Chacun comprend : « le ciel est bleu », « je suis joyeux », etc. Seulement, cette intelligence moyenne ne démontre guère qu’une incompréhension. Ce qu’elle manifeste, c’est qu’il y a a priori, dans tout comportement, dans tout être par rapport à l’étant comme étant, une énigme. Que toujours déjà nous vivions dans une compréhension de l’être et qu’en même temps le sens de l’être soit enveloppé dans l’obscurité, voilà qui prouve la nécessité fondamentale de répéter la question du sens de l’« être ».
Invoquer l’« évidence » dans le domaine des concepts philosophiques fondamentaux, et même à propos du concept d’« être », est un procédé douteux, s’il est vrai que l’« évident », et lui seulement, que « les jugements secrets de la raison commune » (Kant) doivent devenir et rester le thème exprès de l’analytique (« du travail philosophique »).
Toutefois, notre énumération des préjugés a en même temps montré que ce n’est pas seulement la réponse qui manque à la question de l’être, mais encore que la question elle-même est obscure et dépourvue d’orientation. Répéter la question de l’être signifie donc : commencer par élaborer de façon satisfaisante la position de la question.

§ 2. La structure formelle de la question de l’être.

La question du sens de l’être doit être posée. Si elle est une, ou plutôt la question-fondamentale, alors un tel questionner requiert une transparence appropriée. Par suite, il nous faut brièvement élucider ce qui appartient en général à une question, afin de rendre visible à partir de là la question de l’être comme question insigne.
Tout questionner est un chercher. Tout chercher reçoit son orientation préalable de ce qui est cherché. Le questionner est un chercher connaissant de l’étant en son « être-que » et son « être-ainsi ». Le chercher connaissant peut devenir « recherche », en tant que détermination qui libère ce qui est en question. Le questionner a, en tant que tel, quelque chose dont il s’enquiert : son questionné. Mais s’enquérir de... est d’une certaine manière s’enquérir auprès de... Au questionner, outre le questionné, appartient donc un interrogé. Enfin, lorsqu’une question est recherche, c’est-à-dire spécifiquement théorique, il faut que le questionné soit déterminé et porté au concept. Le questionné inclut donc, à titre de proprement intentionné, le demandé : ce auprès de quoi le questionnement touche au but. Le questionnement lui-même, en tant que comportement d’un étant, celui qui questionne, a un caractère d’être propre. Un questionnement peut être accompli en tant que « simple information », ou bien en tant que position de question explicite. La spécificité de cette dernière consiste en ce que le questionnement devient préalablement transparent pour lui-même du point de vue de tous les caractères constitutifs cités de la question même.
La question qui s’enquiert du sens de l’être doit être posée. Ainsi nous trouvons-nous devant la nécessité d’élucider la question de l’être par rapport aux moments structurels cités.
En tant que chercher, le questionner a besoin d’une orientation préalable à partir du cherché. Par suite, le sens de l’être doit nécessairement nous être déjà disponible d’une certaine manière. On l’a suggéré : nous nous mouvons toujours déjà dans une compréhension de l’être. C’est de celle-ci que prend naissance la question expresse du sens de l’être et la tendance vers son concept. Nous ne savons pas ce qu’« être » signifie. Mais pour peu que nous demandions : « Qu’est-ce que l’“être” ? », nous nous tenons dans une compréhension du « est », sans que nous puissions fixer conceptuellement ce que le « est » signifie. Nous ne connaissons même pas l’horizon à partir duquel nous devrions saisir et fixer le sens. Cette compréhension moyenne et vague de l’être est un fait.
Cette compréhension de l’être a beau être flottante, confuse, toute proche d’une simple connaissance verbale, cette indétermination de la compréhension toujours déjà disponible de l’être n’en est pas moins elle-même un phénomène positif, qui requiert un éclaircissement. Néanmoins, une recherche sur le sens de l’être ne prétendra pas apporter celui-ci dès le commencement. L’interprétation de la compréhension moyenne de l’être ne peut recevoir son fil conducteur nécessaire que du concept élaboré de l’être. C’est à partir de la clarté du concept et des modes de compréhension explicite qui lui appartiennent qu’il faudra établir ce que vise la compréhension obscurcie — ou non encore éclairée — de l’être, et quels types d’obscurcissement, ou d’empêchement d’un éclairage explicite du sens de l’être, sont possibles et nécessaires.
En outre, la compréhension moyenne, vague de l’être peut être contaminée par des théories ou des opinions traditionnelles sur l’être, ces théories demeurant cependant inapparentes en tant que sources de la compréhension dominante. — Le cherché dans le questionnement de l’être n’est pas quelque chose de totalement inconnu, même si c’est d’abord quelque chose d’absolument insaisissable.
Le questionné de la question à élaborer est l’être : ce qui détermine l’étant comme étant, ce par rapport à quoi l’étant, de quelque manière qu’il soit élucidé, est toujours déjà compris. L’être de l’étant n’« est » pas lui-même un étant. Le premier pas philosophique dans la compréhension du problème de l’être consiste à ne pas muthon tina diegeistai, « raconter d’histoire », c’est-à-dire à ne pas déterminer l’étant comme étant en sa provenance par le recours à un autre étant, comme si l’être avait le caractère d’un étant possible. L’être comme questionné requiert donc un mode propre de mise en lumière, qui se distingue essentiellement de la découverte de l’étant. Par suite le demandé, le sens de l’être, requerra lui aussi une conceptualité propre, qui se dissocie à nouveau essentiellement des concepts où l’étant atteint sa déterminité significative.
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MessageSujet: Re: Oeuvres philosophiques en ligne (texte intégral)   Jeu 19 Avr - 0:42

Dans la mesure où l’être constitue le questionné et où être veut dire être de l’étant, c’est l’étant lui-même qui apparaît comme l’interrogé de la question de l’être. C’est lui qui, pour ainsi dire, a à répondre de son être. Mais s’il doit pouvoir révéler sans falsification les caractères de son être, il faut alors que, de son côté, il soit d’abord devenu accessible tel qu’il est en lui-même. Du point de vue de son interrogé, la question de l’être exige l’obtention et la consolidation préalable du mode correct d’accès à l’étant. Seulement, nous appelons « étant » beaucoup de choses, et dans beaucoup de sens. Étant : tout ce dont nous parlons, tout ce que nous visons, tout ce par rapport à quoi nous nous comportons de telle ou telle manière — et encore ce que nous sommes nous-mêmes, et la manière dont nous le sommes. L’être se trouve dans le « que » et le « quid », dans la réalité, dans l’être-sous-la-main, dans la subsistance, dans la validité, dans l’être-là [existence], dans le « il y a ». Sur quel étant le sens de l’être doit-il être déchiffré, dans quel étant la mise à découvert de l’être doit-elle prendre son départ ? Ce point de départ est-il arbitraire, ou bien un étant déterminé détient-il une primauté dans l’élaboration de la question de l’être ? Quel est cet étant exemplaire et en quel sens a-t-il une primauté ?
Si la question de l’être doit être posée expressément et être accomplie dans une pleine transparence d’elle-même, alors une élaboration de cette question, d’après les élucidations antérieures, exige l’explication du mode de visée de l’être, du comprendre et du saisir conceptuel du sens, la préparation de la possibilité du choix correct de l’étant exemplaire, l’élaboration du mode authentique d’accès à cet étant. Or viser, comprendre et concevoir, choisir, accéder sont des comportements constitutifs du questionner, et ainsi eux-mêmes des modes d’être d’un étant déterminé, de l’étant que nous, qui questionnons, nous sommes à chaque fois nous-mêmes. Élaboration de la question de l’être veut donc dire : rendre transparent un étant — celui qui questionne — en son être. En tant que mode d’être d’un étant, le questionner de cette question est lui-même essentiellement déterminé par ce qui est en question en lui — par l’être. Cet étant que nous sommes toujours nous-mêmes et qui a entre autres la possibilité essentielle du questionner, nous le saisissons terminologiquement comme DASEIN. La position expresse et transparente de la question du sens de l’être exige une explication préalable adéquate d’un étant (le Dasein) au point de vue de son être.
Mais pareille entreprise ne se meut-elle point dans un cercle manifeste ? Devoir d’abord nécessairement déterminer un étant en son être, puis, sur cette base, vouloir poser seulement la question de l’être — qu’est-ce d’autre que tourner en rond ? N’est-ce pas déjà « présupposer » pour l’élaboration de la question ce que seule la réponse à cette question doit apporter ? Mais ces objections formelles — ainsi de l’argument cité sur le « cercle dans la démonstration », qu’il n’est toujours que trop aisé d’alléguer dans le domaine de la recherche des principes — sont toujours stériles lorsqu’il est question des chemins concrets d’une recherche. Loin d’apporter quoi que ce soit à la compréhension de la chose, elles empêchent de pénétrer dans le champ de la recherche.
Du reste, il n’y a en réalité dans la problématique qu’on vient de caractériser aucun cercle. L’étant peut très bien être déterminé en son être sans que pour cela le concept explicite du sens de l’être doive être déjà disponible. Autrement, aucune connaissance ontologique n’aurait jamais pu se constituer, et l’on ne saurait en nier l’existence de fait. L’« être » est assurément « présupposé » dans toutes les ontologies antérieures, mais non pas en tant que concept disponible — non pas comme ce comme quoi il est recherché. La « présupposition » de l’être a le caractère d’une prise préalable de perspective sur l’être, de telle manière qu’à partir de cette perspective l’étant prédonné soit provisoirement articulé en son être. Cette perspective directrice sur l’être jaillit de la compréhension moyenne de l’être où nous nous mouvons toujours déjà et qui finalement appartient à la constitution essentielle du Dasein. Un tel « présupposer » n’a rien à voir avec la postulation d’un principe d’où une suite de propositions serait déductivement dérivée. S’il ne peut y avoir en général de « cercle démonstratif » dans la problématique du sens de l’être, c’est parce que ce dont il y va avec la réponse à cette question n’est point une fondation déductive, mais la mise en lumière libérante d’un fond.
Mais si la question du sens de l’être ne commet aucun « cercle démonstratif », elle ne s’en caractérise pas moins par une « rétro-« et « pré-référence » du questionné (être) au questionner en tant que mode d’être d’un étant. Ce concernement essentiel du questionner par son questionné appartient au sens le plus propre de la question de l’être. Or cela signifie simplement que l’étant qui a le caractère du Dasein est lui-même en rapport — et peut-être même en un rapport insigne — à la question de l’être. Or à travers ce rapport un étant déterminé ne se trouve-t-il pas déjà assigné en sa primauté d’être ? L’étant exemplaire qui doit fonctionner comme l’interrogé premier de la question de l’être n’est-il pas déjà prédonné ? Mais il s’en faut que les élucidations précédentes suffisent à manifester la primauté du Dasein, ou à décider de sa fonction possible ou même nécessaire d’étant à interroger primairement. Au moins quelque chose comme une primauté du Dasein s’est-elle annoncée à nous.
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