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 Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne

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MessageSujet: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Lun 26 Juin - 10:28

Je mets ici en ligne le texte intégral de mon mémoire de DEA, soutenu en juin 1990. Il est découpé en plusieurs "posts" .
-----------------------------------------------------------------------------------------


UNIVERSITE AIX-MARSEILLE I – Université de Provence
U.F.R. DE PHILOSOPHIE



N° attribué par la bibliothèque
|__|__|__|__|__|__|__|__|__|
Année 1990




MEMOIRE DE D.E.A


Discipline : Philosophie

présenté par


Philippe SOLAL



Titre :

LES STYLES DE LA RAISON
Essai sur la rationalité comme écriture
_______



Directeur de mémoire
Madame Elisabeth Schwartz

______
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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 22:22

(première partie)

Sommaire







Avant propos…


Première partie : Le style en mathématique

Chapitre I : Rationalité et travail
I,1. Mathématiques et langage…………………………….....
I,2. Le style en mathématique……………………..…………
I,3. Style et symbolisme mathématique……...…………
I,4. Un exemple : le style euclidien…………………………..
I,5. Le style de Quine.…………………………………………....


Chapitre II. Fondements linguistiques de la stylistique…………
II,1. Une définition linguistique du style……………………..
II,2. Style et mémoire…………………………………………........
II,3. Codes et surcodes……………………… …………… ......
II,4. Une stylistique objective………………………………….....
II,5.Un concept polymorphe………………………………….......




Deuxième partie : Style et philosophie……………………………......…


Chapitre I : Le statut de la vérité……………………………………........
I,1. Ontologie et mathématique……………………………....
I,2. Le style des mythes…………………………………….......





Chapitre II : Le style en philosophie………………………………….......

II,1. Des difficultés d’une stylistique philosophique………
II,2. Le style de Spinoza…………………………………….............
II,3. Le style de Wittgenstein…………………………….…..........
II,4. Style et vérité……………………………………………...........



Conclusion de la recherche…………………………………………..................


Bibliographie……………………………………………………………......................



















Avant-propos





L’objet de notre recherche pourrait être défini par les questions suivantes : Quelle importance le choix d’une forme stylistique a-t-elle pour exprimer de façon optimale un contenu ? Comment repenser la frontière qui sépare la forme et le fond ? En outre, un style pose-t-il des limites de contenu à l’expression ? Ces questions doivent être adressées aux deux grands domaines de rationalité que constituent et la science et la philosophie. Pour ce qui concerne la science, elles nous engagent à élucider la possibilité d’une rhétorique propre à la pensée formelle.

Pour la philosophie elles nous invitent à nous demander si un contenu philosophique déterminé appelle une forme déterminée d’exposition. Interrogations qui nous paraissent d’une grande modernité, alors même que la pensée antique semble ignorer une telle préoccupation. Si nous rattachons en effet la dimension du style à la rhétorique, nous retrouvons alors l’opposition traditionnelle de la sophistique et de la philosophie L’alternative est dans ce cas celle du style ou de la raison, car lorsqu’un contenu tire sa valeur non de lui-même mais de la manière dont il est exprimé, nous ne sommes plus alors dans le domaine de la théoria, mais bien dans celui de l’action.

Le sophiste Gorgias nous le rappelait déjà dans son Eloge d’Hélène : Logos, le Discours, est de tous les moyens d’action, le plus puissant, écrivait-il. En ce sens il est aussi bien Poiesis, création d’un « pouvoir magique ». A l’inverse, affirmer que les effets de style sont « inessentiels » à la rationalité, c’est prétendre que les fioritures rhétoriques ne sont que le revêtement extérieur et accessoire d’un contenu qui tire sa valeur rationnelle de sa seule forme logique. Platon, à travers la parole emblématique de Socrate, ne se moquait-il pas déjà de ces interlocuteurs qui, à force de surcharger leur argumentation de figures de style, devenaient incompréhensibles ?

Dans ce contexte, l’opposition du style et de la raison a pu permettre de délimiter la spécificité du discours philosophique, en opposant à l’éclat des figures la rigueur de la méthode. Descartes nous l’avait déjà appris : la méthode est d’abord un « objet » décomposable en règles. Elle garantit l’accès à la vérité dans le respect d’un cheminement déterminé, alors que le style est affaire d’individualité. Quoi de plus singulier en effet qu’une « empreinte » ? Or le style est avant tout empreinte, comme l’atteste le sens archaïque de ce terme qui désignait dans l’Antiquité la pointe dont on se servait pour graver ses pensées sur de la cire, puis par métonymie, non plus l’instrument mais la manière de s’en servir, enfin l’empreinte elle-même.
L’opposition autrefois si tranchée du style et de la méthode, c’est-à-dire finalement entre l’art de persuader et l’art de convaincre, ne peut plus aujourd’hui être aussi radicale. A cela, croyons-nous, deux raisons majeures : la première relève de ce que l’on a appelé depuis Husserl « l’éclatement de la rationalité ». L’âge classique postulait l’unicité de la raison contre la multiplicité des tempéraments dont les différents styles sont l’expression au niveau artistique. Il visait l’idéal cartésien d’une mathésis universalis ou science unifiée. Notre modernité reconnaît aujourd’hui des secteurs, un émiettement, un éparpillement de la rationalité, à l’intérieur de la science. A cela s’est ajouté la prédominance croissante du paradigme linguistique qui depuis Leibniz s’est imposé pour penser ces systèmes symboliques particuliers que sont les textes scientifiques. C’est l’essor conceptuel de ce paradigme qui permet alors de comprendre pourquoi l’antique opposition du style et de la raison a été à présent subvertie. Or, paradoxalement, ce fut au départ pour « protéger » la rationalité du pouvoir de persuasion de la rhétorique, des figures de style creuses et sophistiques, qu’est apparu le modèle linguistique en question. Leibniz inaugure en effet au XVIII° siècle l’idéal de l’Aufklärung allemand, celui de construire une « méthode des méthodes » qui revêtira la forme d’une langue et « consistera en une écriture nouvelle…qui donnerait moyen de raisonner sur les matières capables de raisonnements par une espèce de calcul infaillible… ». Mais en quel sens le projet leibnizien d’une Caractéristique universelle bouleverse-t-il l’opposition précédemment établie ? A première vue et paradoxalement, la « méthode des méthodes », ouvre la voie au formalisme moderne en évacuant radicalement la question du style, puisque, pour devenir un outil rigoureux, la langue devient un système de signes logiques distincts des langues naturelles, réclamant univocité et stricte observance des règles de calcul. Tout ce qui ressortit dans le langage ordinaire au style, ou comme l’écrira plus tard le logicien Frege, à la « coloration de la pensée », est évacué de cette langue méthodique. Or c’est au moment où la question du style semble disparaître qu’elle resurgit sous une forme nouvelle. Le choix d’une notation, les procédures de codage, les particularités d’une grammaire logique s’apparentent, en bien des aspects, à des choix stylistiquement marqués.


Ce sera tout l’effort de notre présente recherche d’illustrer ce point, appuyé pour cela sur l’épistémologie de Gilles-Gaston Granger. Celui-ci a tenté en effet de penser la rationalité scientifique et en particulier mathématique, par référence au critère du style, devenu enfin essentiel. A partir d’un commentaire de son ouvrage central Essai d’une philosophie du style, nous voudrions montrer comment cet auteur accomplit cette subversion par laquelle l’opposition des styles et de la raison se métamorphose en une réflexion sur les styles de la raison. Notre recherche comportera donc deux grands moments où le symbolisme logico-mathématique sera d’abord interrogé, puis la question du style philosophique. Entre les deux, s’inscrira le traitement spécifiquement linguistique d’une « théorie pure » du style.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 22:35

(2)


PREMIERE PARTIE






Le style en mathématique




"D’ailleurs, bien loin que les figures soient
des manières de parler éloignées de celles
qui sont naturelles et ordinaires, il n’y a rien
de si naturel, de si ordinaire et de si commun
que les figures dans le langage des hommes (…)
En effet, je suis persuadé qu’il se fait plus de
figures en un seul jour de marché à la halle,
qu’il ne s’en fait en plusieurs jours d’assemblée
académique".
Du Marsais. Traité des tropes.





Chapitre I

Rationalité et travail





I,1. Mathématiques et langage
Celui qui veut répondre à la question « Comment s ‘effectue la construction de la rationalité dans les sciences ? », se heurte à une question dont l’amplitude résume à elle seule l’objet de l’épistémologie. Le domaine des mathématiques s’offre assurément comme lieu d’investigation privilégié pour accomplir un tel travail. On sait que la rationalité mathématique a été considérée par la tradition comme le modèle de toute vérité rigoureusement établie. On sait qu’elle a été envisagée comme le type de connaissance proposant les garanties de certitude les plus solides, en regard de laquelle les autres domaines du savoir ne devaient être que des tentatives approchées pour se régler sur la rigueur de ce modèle. En outre, les mathématiques ont toujours offert l’exemple d’une connaissance pure, illustrant l’efficacité du travail de la raison livrée au critère de la seule conformité avec elle-même. Rationalité à la fois première quant à son statut normatif (comme modèle de rigueur pour les autres sciences), et première quant à sa genèse (pure a priori, pour reprendre une terminologie kantienne).

On remarquera que ce statut si privilégié comme « paradigme » de la rationalité scientifique, s’est accompli, sur un plan historique à partir du XVII° siècle, mais par l’entremise d’un paradigme tiers, celui de la langue. C’est Galilée, on le sait, qui conçoit les mathématiques comme la langue avec laquelle Dieu a bâti l’univers ; c’est Leibniz qui cherche à construire une langue « logique » universelle qui nous livrerait les secrets de celle que constituent les mathématiques.
Il faut remarquer alors qu’une des préoccupations les plus vives de l’épistémologie contemporaine concerne la validité des modèles linguistiques pour penser la rationalité mathématique. En effet, le paradigme de la langue s’est imposé, bien après le XVII° siècle, comme référence majeure en ce domaine. Combien de travaux mathématiques sont appréhendés aujourd’hui comme des textes pour lesquels on évoque leur style, leurs tropes, leur rhétorique propre…Pourtant, dès 1968 Gilles-Gaston Granger mettait en garde le lecteur, dans l’avertissement « Au lecteur, sur les structuralismes » qui ouvrait Pensée formelle et sciences de l’homme, contre de tels abus. Précisément, il mettait en garde le lecteur contre les abus et les confusions liés au courant des mathématiciens structuralistes regroupés sous le nom célèbre de Bourbaki. Granger rappelait dans ce texte que cette Ecole de mathématique n’entretient avec le structuralisme linguistique de Saussure qu’une simple relation d’homonymie, puisque, écrivait-il, la notion de structure dégagée par Bourbaki est née « tout à fait indépendamment et dans un univers de pensée étranger à celui des premiers disciples de Saussure ».
Toutefois la prédominance de ce paradigme linguistique n’est pas le fait des seuls mathématiciens bourbakistes. Au XIX° siècle on connaît les ambitions du mathématicien anglais Boole pour forger une « algèbre de la pensée ». Puisque les mathématiques sont un langage, pourquoi ne pas remplacer les procédures du langage ordinaire par leur traduction en langage formalisé ? Plus exactement, Boole cherche à traduire les énoncés de la langue ordinaire (vernaculaire) à travers le modèle et les termes du calcul algébrique. Ici la démarche est inversée, puisque c’est le langage ordinaire qui, de paradigme, devient objet du paradigme supérieur qu’est l’algèbre. Mais dans les deux cas, il y a bien un rapprochement très caractéristique entre langage et mathématique. Ce rapprochement a pu être considéré par les mathématiciens eux-mêmes comme un simple « titre de comparaison », ou bien de manière beaucoup plus profonde, comme chez les théoriciens bourbakistes pour lesquels la « méthode axiomatique » qu’ils défendent est définie explicitement comme un « art de rédiger des textes dont la formalisation est facile à concevoir ».
Il faut toutefois remarquer que le paradigme linguistique fournit l’horizon théorique propice à une approche interdisciplinaire de la connaissance. En effet chaque type de savoir peut recevoir sa spécification du type de symbolisation de l’expérience sur lequel il repose. On comprend pourquoi au début du siècle un théoricien comme C.W. Morris, dans Foundations of the theory of signs, chercha à opposer à la pluralité des approches à l’égard des signes et de leurs fonctionnements (qu’ils soient linguistiques, logiques, psychologiques, biologiques, esthétiques etc.), une théorie unifiante appelée la « sémiotique ». Celle-ci était conçue comme la théorie générale des signes, et ambitieusement, comme « science parmi les sciences », car elle devait donner à l’étude des signes l’antique privilège qui avait été accordé par Aristote à la logique. Comme science, la sémiotique devait représenter une étape vers l’unification des sciences et fournir un fondement solide pour les sciences humaines spécialisées dans tel ou tel type de symbolisation. Un tel programme n’a toutefois nulle part trouvé sa réalisation et se présente comme un idéal régulateur face à l’éclatement des rationalités que nous présente le champ des sciences contemporaines.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 22:47

(3)

I,2. Le style en mathématique

Le paradigme linguistique dont nous avons déjà évoqué l’influence pour la conception moderne des mathématiques, semble avoir trouvé, à travers les travaux de Gilles-Gaston Granger, un nouveau destin. Dans son ouvrage Essai d’une philosophie du style Granger propose en effet l’idée d’une « stylistique générale » qui aurait pour objet l’analyse du style de composition de productions appartenant à certains domaines culturels. Les dernières pages de l’ouvrage en question énumèrent les disciplines qui pourraient être concernées par ce projet : les mathématiques, pour lesquelles la stylistique étudierait la création et l’usage des structures qui lui sont propres ; les sciences humaines, où elle étudierait le rapport entre schèmes abstraits et contenus d’expérience ; la philosophie, où elle examinerait la manière propre à un auteur d’interpréter des significations ; la littérature, enfin, où elle serait « étude des procédés d’évocation d’une expérience individuée ». Il faut alors d’emblée remarquer qu’un tel programme, celui, unifiant, d’une stylistique générale visant à « l’examen de toutes les modalités de création des formes », n’est pas sans rapport avec le projet sémiotique de Morris que nous avons précédemment évoqué. La stylistique que nous allons désormais décrire cherche elle aussi à se placer sur un terrain qui puisse donner une unité à l’idée de science, tout en se donnant, écrit Granger, « comme un instrument essentiel d’interprétation et de diagnostic épistémologique ». Toutefois la démarche stylistique est « unifiante » à un niveau de généralité qui dépasse le seul cadre de la science. Elle conduit à dresser un paysage où les grandes catégories du travail humain trouvent leurs positions et leurs délimitations.

C’est certainement pour le cas des mathématiques que le projet d’une stylistique paraîtra le plus novateur mais aussi le plus difficile à concevoir. Et c’est parce que la « terre natale » du concept de style est originellement linguistique, ou plutôt littéraire, que nous disions pour commencer qu’il s’agit là certainement d’un nouveau destin promis au paradigme linguistique des mathématiques. Mais que faut-il entendre ici par « style » et « stylistique » ? Répondre à cette question de la manière la plus complète que nous pourrons le faire, mais aussi tenter de réfléchir sur les conséquences et la portée d’une telle conception, constitue l’objet même de l’ensemble de cette présente recherche. Nous dirons pour commencer que l’idée d’une stylistique générale portant sur la rationalité mathématique a ceci d’original qu’elle cherche à la saisir « en marche », ou mieux, dans son jaillissement même. En effet, poser le problème de l’émergence du rationnel en ces termes, c’est s’interroger non sur un résultat achevé mais sur un processus, une genèse.

A ce niveau, il y a trois approches possibles de la question du style :
- quant au mode de structuration
- quant à une caractérologie scientifique
- quant au niveau dit conjoncturel

Or une théorie épistémologique du style ne pourra trouver ses fondements rigoureux que si elle dégage le point de vue « essentiel » qui, en regard de ces trois perspectives, doit être privilégiée. A l’évidence, la « caractérologie scientifique », qui étudie les traits de caractères psychologiques du savant qui interviennent dans la création scientifique, n’offre qu’un vague psychologisme sans intérêt. Il en est de même pour le niveau dit « conjoncturel », qui se perd dans l’indétermination des petits incidents et des anecdotes qui interviennent dans le progrès du travail scientifique. C’est bien le niveau de la structuration qui sera ici privilégié. Plus précisément Granger propose d’étudier la rationalité mathématique comme un cas particulier du rapport de forme à contenu et par conséquent non pas comme résultat mais comme travail. Ces remarques permettent de livrer déjà une première définition de ce que Granger appelle « style » : la manière, propre au génie individuel de mathématicien, de susciter à la fois forme et contenu au sein d’une expérience. Cette procédure est décrite en ces termes par l’Essai : « Etant donné une certaine structure dont la mise en évidence est la raison d’être de l’œuvre, plusieurs possibilités, en général, se présentent pour la mettre en place au sein de l’expérience mathématique du créateur…Le style nous apparaît ici…comme une certaine manière d’introduire les concepts d’une théorie, de les enchaîner, de les unifier (…) ». La référence à la notion de création, d’essence esthétique, vient renforcer ce que nous disions plus haut : Granger déplace la notion de style de sa « terre natale » littéraire pour lui donner un véritable statut épistémologique. Pourtant ce n’est pas la première fois qu’un tel concept est appliqué au travail du mathématicien. Ainsi, dans un contexte évidemment très différent, Leibniz l’avait utilisé dans un passage de ses Nouveaux essais, IV,1,9 :

« Ce ne sont pas les figures qui donnent la preuve chez
les géomètres quoique le style ecthétique le fasse croire. »

Toutefois, dans cet exemple, Leibniz utilise sans équivoque l’expression « style ecthétique » au sens de « méthode », car il s’agit ici de la méthode de l’ecthèse, laquelle désigne la représentation par des figures du contenu d’une démonstration. La démarche de Granger est donc bien originale et la définition-clef du style est donnée par lui en ces termes : « modalité d’intégration de l’individuel dans un processus concret qui est travail, et qui se présente nécessairement dans toutes les formes de la pratique ».


I,3. Style et symbolisme mathématique
La définition précédente ne prend tout son sens que si on l’associe au problème de l’usage des symboles mathématiques, dont le choix est fait de style éminent. Les travaux scientifiques de Descartes peuvent illustrer ce point avec précision. Granger distingue en effet, au sein de ceux-ci, les faits de style que constitue le « renouvellement de la position même de l’objet » par l’adoption d’un symbolisme nouveau. Or on sait que Descartes contribua à renouveler le symbolisme de la géométrie en remplaçant les signes dits cossiques, qui alourdissaient l’imagination, par l’adoption de symboles algébriques plus maniables. Toutefois Granger prend bien soin de distinguer ici entre ce qui a trait au style et ce qui est l’expression de la méthode. Il appelle « démarche constitutive » le moment de la position de l’objet au moyen d’un symbolisme nouveau, par opposition à la démarche proprement démonstrative, moment de la méthode (p.47) : «Pour Descartes, une distinction semble tout d’abord s’imposer entre démarche constitutive et démarche démonstrative. La première concerne le renouvellement de la position de l’objet. » Ce renouvellement est ici objet possible pour la stylistique telle que l’Essai l’envisage : Descartes en effet opère une détermination essentiellement métrique des objets de la géométrie, « fait de style riche de conséquences, écrit Granger, et limitant de façon radicale le contenu structural de la géométrie cartésienne. » (p.49). L’importance donnée ici à ce que Granger appelle la « construction de langage » (p.22) pour caractériser un style ne doit pourtant pas amener à une vision purement nominaliste des mathématiques. L’objet mathématique ne se réduit pas au signe qui le manifeste, mais celui-ci « l’exhibe » puisque les propositions mathématiques portent sur leur propre structure interne. Granger indique ce point en parlant du caractère « monstratif » de l’information mathématique qui montre directement la structure dont elle est la combinaison. C’est donc bien parce qu’en mathématique nous sommes par excellence dans le domaine d’une « construction de langage » que le projet stylistique peut trouver son fondement et sa légitimité. Là s’imbrique étroitement l’esthétique d’une écriture et la logique d’une démonstration rigoureuse, comme l’atteste l’exemple des travaux des Anciens (p.25) :

« La beauté du style euclidien s’opposerait
à celle des styles axiomatiques modernes
un peu comme dans le langage de Hegel
la beauté « symbolique » des tombeaux et
des statues de l’Egypte s’oppose à la beauté
« classique » des temples et des figures de la
Grèce. »

Toutefois cette citation ne doit pas nous tromper sur le sens véritable que l’Essai donne au projet d’une stylistique. Granger sépare en effet complètement la notion de style de ses déterminations esthétiques car « ce n’est pas toutefois à cette esthétique extérieure que nous voulons nous attacher…nous chercherons à caractériser le style euclidien à un niveau plus caché. » Le style visé par l’épistémologue concerne en effet non pas une rhétorique extérieure, mais « le contenu même des messages ». Mais quelle est ici la nature de ce niveau « plus caché » ? Il est clair que pour aller plus avant dans la compréhension de la démarche en question, l’exemple précis d’une analyse stylistique s’impose. La première que nous propose Granger concerne le texte des Eléments d’Euclide, puisque « le travail d’Euclide offre un excellent exemple de stylisation scientifique ». L’épistémologue va s’attacher à montrer de quelle manière le mathématicien grec a su mettre en forme la notion de grandeur géométrique.
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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:03

(4)

I,4. Un exemple : le style euclidien
Euclide et ce, dès le livre I des Eléments, doit tenter de répondre à la question que Granger reformule ainsi : Que veut-on dire quand on postule que les objets géométriques ont une grandeur ? La réponse à cette question doit permettre de « raccorder » le système des nombres à la
notion d’être géométrique et l’analyse stylistique doit montrer comment, dès les premières propositions des Eléments, s’opère cet ajustement. Le parti-pris d’Euclide va consister à aborder la question de « l’ajustement » précédent à partir du traitement de l’égalité. Euclide commence par introduire les êtres géométriques à une et à deux dimensions (lignes, surfaces), dans le livre I, en vue d’étudier les conditions de leur congruence : à quelles conditions lignes et surfaces peuvent-elles respectivement être considérées comme égales ?

Euclide définit alors l’égalité comme pure superposition des figures, comme le pose la définition commune n°4 : « Des choses qui coïncident sont égales ». C’est là coïncidence des figures qui, de prime abord, fonde l’égalité géométrique, en s’appuyant sur l’intuition naïve des surfaces ou des lignes superposables. C’est à ce niveau, souligne Granger, qu’apparaissent les traits marquants du style euclidien. En effet, poser la congruence comme définition de l’égalité géométrique, c’est adopter un principe stratégique « articulant l’intuition (coïncidence des lignes) à un concept déjà formellement constitué (l’égalité) ». Euclide va s’appuyer sur ce décalage qui résulte du fait que les trois premières notions communes énoncent déjà les propriétés abstraites essentielles de l’égalité algébrique, à savoir :

- Si a=b et a’=b’
- Alors a+a’=b+b’
- Et a-a’=b-b’

Ces propriétés exprimées en langue vernaculaire signifient que « l’addition ou la soustraction à deux quantités égales de deux quantités égales donne deux quantités égales ». Cette règle peut aussi s’énoncer de la manière suivante : ajouter ou soustraire une même quantité c à deux quantités égales a et b, conserve l’égalité de ces deux quantités. Il s’agit bien là d’une conception formelle et abstraite de l’égalité qui va être articulée à l’intuition des figures superposables. Toutefois, en posant l’identité de l’égalité et de la congruence dans la quatrième notion commune, Euclide semble faire un retour en arrière vers une définition plus intuitive de l’égalité. Il ne s’agit en réalité que d’un recul provisoire et stratégique « qui ne saurait constituer que le premier moment d’une théorie des grandeurs géométriques ». En effet, c’est lors de la 35° proposition que le retour à l’abstrait (« la mutation du sens de l’égalité ») s’opère vraiment. Celui-ci s’accomplit au moyen d’une démonstration dont on peut rappeler ici les grands moments :
- Soit deux triangles AEB et DFC, égaux au sens de la congruence. Ces deux triangles ont leur base AE et DF de même longueur et sont compris entre les mêmes parallèles, mais se coupent en G, de sorte qu’ils se chevauchent, avec le triangle DGE comme surface commune. Si on retranche de chacun d’eux cette surface commune, on constate que les restes S et T (c’est-à-dire les parallélogrammes ADBG et EFGC) sont égaux. Or l’égalité de S et T caractérise deux figures non-congruentes, et par conséquent l’égalité ainsi obtenue ne se réfère pas au critère de la quatrième notion commune. En effet, le retranchement ou l’adjonction d’une même aire à deux surfaces superposables ne permet pas de conserver leur superposabilité, alors que le retranchement ou l’adjonction d’une même quantité algébrique à deux quantités algébriques égales préserve leur égalité, comme il ressort des trois premières notions communes. En raison de ces deux propriétés différentes concernant le principe de conservation de l’égalité, Euclide va justifier l’abandon de la congruence comme critère de l’égalité pour légitimer celui relatif à l’égalité algébrique.


La démonstration peut alors prendre appui sur les trois notions communes pour s’accomplir :

(1) si a=b alors a+c=b+c
(2) or on a AEB-DGE=DCF-DGE
(3) donc ADBG=EFGC, ou S=T

Il revient alors à la 35° proposition des Eléments de donner la loi générale qui correspond à cette démonstration : « Des parallélogrammes qui ont même base et sont compris entre les mêmes parallèles sont égaux. »
En résumé, que nous apprend l’analyse stylistique à partir de cet exemple ? Que l’ordre apparemment régressif de l’exposition des notions communes (la 4° étant plus intuitive que les 3 premières) caractérise une stratégie où d’une impossibilité (la non-congruence de deux surfaces congruentes auxquelles on retranche la même aire), on aboutit à un progrès (l’égalité algébrique de deux surfaces auxquelles on retranche la même surface). Ce progrès, dans sa sinuosité même, permet d’affirmer alors que « la logique intuitive de la congruence fait place à la logique moins naïve de l’égalité », ce qui fait dire à Granger qu’ici la démonstration d’Euclide est « élégante et ingénieuse ». En outre, en cherchant à « refouler » l’intuition dans les seuls axiomes et notions communes, Euclide est bien pour lui le père de la méthode axiomatique.


L’analyse stylistique nous apprend en outre qu’Euclide est promoteur d’un style « elliptique », où certains silences théoriques sont riches de sens. Ainsi à aucun moment de la démonstration précédente n’apparaît la question du produit des surfaces à partir des longueurs mesurées. Euclide ne se réfère à la mesure des grandeurs qu’au livre VI. Mais, écrit Granger, « même s’il n’est pas douteux que cette même pensée [celle des mesures de grandeur] soit déjà présente dans les divers théorèmes du premier livre, et qu’elle oriente intuitivement le second, le fait stylistique remarquable est justement qu’Euclide ait su le taire et construire une algèbre des aires qui ne suppose à la rigueur que la notion de leur égalité ». Ce silence, l’épistémologue le définit comme la « latence » même du travail du géomètre. On pourra pourtant reprocher à cette analyse de ne pas être comparative, car on sait que c’est la comparaison de deux approches concurrentes qui permet d’expliciter vraiment les caractéristiques propres d’un style. En réalité, Granger oppose, sans le mentionner expressément l’algèbre géométrique d’Euclide à l’arithmétique géométrique de Pythagore. L’exemple qui vient d’être donné à grands traits est en tous cas en mesure de nous faire comprendre en quel sens Granger désolidarise la notion de style du seul critère esthétique. Ce point est réaffirmé clairement à plusieurs reprises, notamment lorsque celui-ci déclare que « la notion de style n’est pas originairement une catégorie esthétique au sens spécifique de ce terme qui évoque des valeurs de contemplation ». Le style est ici envisagé du point de vue de l’expression d’une individualité, celle du théoricien, et les critères esthétiques d’une démonstration « élégante », ne sont plus alors que des facteurs accidentels et inessentiels. Mais en détachant ainsi la notion de style de sa référence à des « valeurs de contemplation », il faut bien avouer que Granger rend en même temps bien plus difficile –car plus large- le travail de repérage des traits stylistiquement pertinents. Outre l’adoption d’un symbolisme, le style va être repéré chez lui aussi bien au niveau des silences, des replis stratégiques d’un texte.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:04

I,5. Le style de Quine

Nous voudrions maintenant à notre tour emboîter nos pas dans ceux de Granger et tenter l’analyse stylistique du travail d’un théoricien qui n’a pas été mentionné par ce dernier. Les travaux de logique mathématique du logicien Quine nous paraisse propice à l’exercice d’une telle tentative. C’est en particulier son texte Methods of Logic qui nous servira de point d’appui et matière à analyse. Le style de Quine pourrait, à notre sens, se caractériser en effet comme une certaine manière de concevoir la symbolisation logique du discours usuel. Celle-ci est présentée comme une « paraphrase », où la langue logique doit mesurer les écarts potentiels qui la sépare des spécificités de la langue vernaculaire. Or paraphraser, ici, c’est formaliser.
Quine commence par définir la paraphrase logique comme « l’opération qui consiste à mettre un symbole logique à la place d’une connexion propositionnelle du langage usuel », telle que « mais », « ou bien », « quoique », « à moins que », « à cause de cela », etc. Cette paraphrase est parfois appelée par lui traduction (ainsi, il écrit : « La traduction s’achève en remplaçant les propositions [du langage usuel] par des lettres de proposition… »). Cette traduction est un effort pour expliciter toutes les formes logiques utilisées par le langage courant, et cette explication est pensée en terme « d’exhibition logique ». Or pour Quine cette exhibition passe d’abord par un travail sur la notation des symboles logiques qui doivent l’accomplir, laquelle « se révèle d’une grande supériorité » (p.58, §11) car elle permet d’éviter les ambiguïtés du langage courant. Ainsi le membre de phrase « pretty little girls’ camp’ » est-il susceptible de recevoir trois sens distincts en anglais, selon la manière dont on y associe les mots. La symbolisation logique grâce au jeu des parenthèses qu’elle autorise, et grâce aux règles qui président à ce jeu, évite l’ambiguïté de ce type d’énoncés. A ce niveau le premier fait de style significatif de la démarche de Quine pourrait être résumé en ces termes : Quine postule que tous les énoncés du langage usuel sont susceptibles en droit de recevoir une paraphrase logique intelligible, c’est-à-dire immédiatement interprétable en ce même langage usuel. Cette remarque ne peut se comprendre que sur fond de comparaison. Ainsi, lorsque le mathématicien Boole, dans les Lois de la Pensée tente de traduire les propositions de certains philosophes (Spinoza, Burke) en équation algébrique du premier ou second degré, il fait violence au langage usuel car toutes les étapes de cette conversion ne donnent pas des formules intelligibles et re-traduisibles dans la dimension du langage ordinaire. La tentative de Boole est en effet véritablement l’application des lois « aveugles » de l’algèbre à la logique classique. Quine au contraire met en rapport deux systèmes symboliques qui, certes obéissent à leur lois propres, mais dont la paraphrase de l’un à l’autre est de part en part et complètement intelligible.

Toutefois c’est relativement au thème de la quantification que le style logique de Quine se révèle vraiment. Prenons, affirme ce dernier, une expression du langage usuel telle que « Londres est grand et bruyant ». Il s’agira de montrer qu’une certaine manière de formuler cette proposition oblige le logicien à faire intervenir un symbole de traduction spécifique appelé « quanteur » (ou « quantificateur »). Soit en effet le symbole « . » de la conjonction « et », la proposition précédente s’écrira :

(1) Londres est grand . Londres est bruyant
Toutefois, si à la place de « Londres » nous mettons l’expression « quelque chose » (Londres étant quelque chose, cette expression peut-être considérée comme un équivalent possible), on s’aperçoit que la notation logique qui doit rendre cette nouvelle proposition, doit être affinée. En effet la proposition (1) est la paraphrase de deux propositions équivalentes du langage usuel :
(a) Londres est grand et bruyant
(b) Londres est grand et Londres est bruyant
La proposition (1) semble alors avoir la même forme logique que
(2) Londres est grand. Londres est petit, qui peut se décliner en :
(c) Londres est grand et petit
(d) Londres est grand et Londres est petit
Or ici la conjonction (2) est fausse car seul le membre « Londres est grand » est vrai. Or un troisième cas peut se présenter. Les deux phrases :
(e) Quelque chose est grand et petit
(f) Quelque chose est grand et quelque chose est petit
semblent équivalentes. Or ici (e) et (f) ne sont pas ici deux manières différentes de dire la même chose (comme c’était le cas pour (1) et (2)). Ici, seul (f) renvoie à la paraphrase logique
(3) Quelque chose est grand . quelque chose est petit ».
Cela est perceptible par le fait que (e) est faux et (f) vrai, car les deux composés atomiques « quelque chose est grand », « quelque chose est petit », pris isolément, sont vrais. Ainsi, (a) et (b) étaient vrais ensemble, (c) et (d), faux ensemble, (e) vrai et (f) faux.
Quel est l’intérêt de rappeler tout cela ? Quine montre que la notation symbolique pour l’instant utilisée ne permet pas encore, sur le plan logique, d’opérer une nette distinction entre les trois exemples de propositions signalées. D’où la nécessité d’affiner la notation avec le symbole «  » mis pour « il y a » ; « x » pour « quelque chose » ;
« ( ) » pour « tel que » ; et (x) signifie alors « il y a quelque chose tel que ». On peut alors écrire la paraphrase logique selon trois étapes :
1. Quelque chose est grand et petit
2. Il y a quelque chose tel qu’il est grand et petit
3. (x) (il est grand. il est petit)

De même :
4.Quelque chose est grand et quelque chose est petit
5. Il y a quelque chose tel qu’il est grand et il y a quelque chose tel qu’il est petit
6. (x) (il est grand). (y) (il est petit)
La première proposition est fausse, la seconde est vraie, mais grâce à l’usage du quantificateur la confusion peut être évitée, car la différence de sens des deux propositions est désormais nettement explicitée. Là où la grammaire usuelle est ambiguë, la symbolisation logique devient règne de l’explicite, grâce à un effort qui porte sur deux formes de contraintes :
- les contraintes d’ordre : Quine montre que la paraphrase logique ne respecte pas l’ordre des énoncés. Ainsi la phrase « Boston est loin de quelque ville » se traduit logiquement par « Il y a quelque chose telle que c’est une ville et que Boston en est loin ». de la même manière, « J’ai écrit un poème » devient « x est un poème. J’ai écrit x ».
- la coextensivité : Quine montre que les énoncés usuels ne sont pas « coextensifs » à ceux de leur paraphrase logique. Plusieurs propositions vernaculaires peuvent ne renvoyer qu’à une seule paraphrase et inversement un seul énoncé usuel peut renvoyer à plusieurs paraphrases. Ainsi la phrase « Il y a un veau à cinq pattes » se traduit par
(1) ( x) x est un veau à cinq pattes
(2) ( x) (x est à cinq pattes. x est un veau)

Ces quelques propriétés de base, rappelées rapidement, doivent nous permettre de caractériser le travail d’écriture qui est celui du logicien Quine. Celui-ci considère que la logique est une « schématisation », non pas au sens d’une simplification mais d’une abstraction portant sur un ensemble d’objets. Quine appelle du reste les compositions de propositions des « schémas fonctionnels », nommées aussi « indiscernables », puisque certaines propositions, une fois logiquement paraphrasées, deviennent proprement indiscernables. Dans Elementary Logic (p.136 §34), il relève pas moins de sept propositions de ce type1. C’est toutefois dans la théorie générale de la quantification telle qu’elle est, cette fois, plus abstraitement développée dans Methods of Logic, que l’on trouvera de nombreux commentaires de Quine sur sa propre démarche et la méthode qu’il suit : « Pour simplifier la formulation de cette méthode, écrit-il, j’ai adopté…un style de preuve progressant pas à pas ». Puis il ajoute : « Dans la pratique, nous reviendrons bien entendu à notre style condensé intermédiaire, en opérant simultanément sur les constituants placés côte à côte » (p.208). Or il est significatif que dans un ouvrage qui porte sur la méthode de la logique, l’auteur évoque son style d’approche des problèmes de quantification logique. Son style, à vrai dire, pourrait être admirablement résumé par cette image qu’il utilise lui-même : « La vérité est notre gibier et une poursuite directe est chose plus franche que des lacets et des pièges… ». Aussi bien Quine ne contourne pas les obstacles théoriques qu’il peut rencontrer mais tente chaque fois de les surmonter. Pour comprendre le sens de cette image, il faut alors en revenir à l’un des enjeux de la recherche de Quine.
Dans Elementary Logic, Quine édifiait les lois de groupement des expressions bien formées à partir des seuls symboles que constituent les parenthèses. Les problèmes de groupements sont désormais abordés à un niveau plus technique dans Methods of logic, à l’aide d’une notation affinée. A côté des parenthèses qui seules régissaient les rapports entre groupes d’expressions logiques, Quine fait intervenir les points et les doubles points. Après avoir reconnu que « les parenthèses font voir sans erreur possible les groupements et sont simples à utiliser » (p.35), il restreint alors la portée de la simplification qu’elles apportent lorsqu’elles permettent la substitution mécanique d’une lettre à un constituant complexe. En effet, « même ainsi les parenthèses peuvent être une gêne. A moins que des conventions n’aient été adoptées pour supprimer certaines d’entre elles, nos formules les plus longues tendent à s’en hérisser et nous sommes alors contraints de les compter afin de les grouper par paires ». Le nombre très important des parenthèses lors d’énoncés complexes devient rapidement un obstacle pour le travail d’écriture du logicien, autant que pour la lecture, là où précisément au départ il devait le servir. On assiste alors, selon Quine, à ce paradoxe que le logicien doit en même temps conserver l’emploi des parenthèses comme élément fondamental de paraphrase, et en chercher la plus grande suppression possible, en regard de l'exigence de simplification et de clarté qu’il s’agit de privilégier. Quine montre alors que des procédures d’élimination et de simplification des parenthèses ont déjà été mises en œuvre implicitement par lui : « En fait deux conventions destinées à réduire les parenthèses ont d’ores et déjà été tacitement utilisées depuis quelques pages ; il est temps de les énoncer ». En effet « certaines dispositions typographiques » ont remplacé tacitement l’emploi de certaines parenthèses, pour alléger le mode de présentation des expressions. Ainsi :
pq V r, indique, par les blancs entre les signes, le groupement (pq)Vr, et non pas le groupement p (qVr). De même pVqr indique pV (qr) .
De même, Quine admet tacitement que le signe de la négation gouverne une part aussi petite que possible de ce qui le suit. Ainsi (pq)r signifie ((pq))r, et non ((pq)r). de même (pVq)r signifie ((pVq))r et non ((pVq)r), etc.
Ces modifications tacites renvoient-elles à ce que l’on pourrait appeler des « faits de style » ? La réponse doit être affirmative si l’on considère l’introduction nouvelle du point pour remplacer certaines parenthèses : « La notation auxiliaire formée de points aura pour effet d’éliminer toutes les parenthèses exception faite de celles qui accompagnent directement la négation ». Et il y a bien ici un travail sur la notation qui appartient à un champ de « solution diversifiée », c’est-à-dire parmi d’autres options possibles. Ainsi pour les énoncés suivants :
(pVq)r devient pVq.r
p(q > r) devient p.q >r
et (p.qVr) > s devient p.qVr. > s
Le point exprime alors ici une « coupure et si nous désirons créer une coupure encore plus forte nous mettrons un double point « : ». Ainsi,
sV (p(q > r) > (pVq)r)t va s’écrire :
s V : p.q > r. >. pVq.r :t
Mais on pourra alors se demander si la suppression des parenthèses et la nouvelle notation à laquelle elle donne lieu répond bien à l’exigence de clarté et de simplicité qui, au départ, semblait la justifier. Ne rajoute-t-elle pas, au contraire, une difficulté de lecture supplémentaire ? Quine montre que cet « expédient » (c’est son expression), paraît réduire les parenthèses « au-delà du nécessaire », mais son principal intérêt porte moins sur la lisibilité plus grande des énoncés, laquelle est discutable, que sur la possibilité suivante : « son principal intérêt est de laisser la voie libre à une nouvelle introduction de parenthèses dans la deuxième partie et les suivantes » (p.36). Ainsi les parenthèses sont-elles éliminées à un premier niveau de la stratification logique pour être mieux réintroduites à un second niveau. Du reste « les parenthèses continueront à être utilisées pour enclore un composé gouverné par une négation ». Aussi les notations >(pq) ou >(pVq) resteront inchangées. Et surtout « les points n’ont pas pouvoir pour l’emporter sur les parenthèses. Dans l’énoncé >(pVq.r)s , par exemple, le point est impuissant à grouper le « s » avec le « r ».

Quine élabore ce travail sur l’écriture logique sous fond de comparaison avec la notation utilisée par d’autres logiciens. Ainsi, ayant posé que la formule
sV(p(q > r) > (pVq)r)t s’écrira sV : p.q > r. > . pVq.r : t
il affirme que l’intérêt de cette modification sera de « laisser la voie libre à une nouvelle introduction de parenthèses », et compare cette stratégie avec celle du logicien Lukasiewicz qui, lui, se passe totalement de parenthèses, car chaque connecteur est écrit devant les expressions qu’il relie au lieu d’être écrit entre elles. Ainsi, chez Lukasiewicz
P.Q devient Kpq
PVQ devient Apq
P > Q devient Cpq
~p devient Np

Sous ce symbolisme, la formule précédente de Quine s’écrira alors
AsKEKpCqrKApqrt

Quine juge que cette notation manifeste une « étonnante simplicité de la grammaire », mais est bien moins claire en pratique que les formules composées de points et de parenthèses. Plus claires en tous les cas que le « vinculum », c’est-à-dire la barre utilisée au XV° siècle pour indiquer en mathématique les groupements, et qui, appliquée à la formule précédente donnerait le style de notation suivant :

_____________
___ ___
s V p q > r > pVq r t
________________


Aussi Quine propose-t-il d’adopter sa propre notation, en précisant que ses étudiants eux-mêmes sont « tentés de retoucher les conventions sur les points dans un souci d’économie », et il ajoute malicieusement que « si l’élégance est le but recherché, on peut l’obtenir pleinement en adoptant la notation de Lukasiewicz. »
Nous avons là, à notre sens, un exemple fort de ce que Granger appelle position de l’objet, ici à travers un travail sur la notation de la quantification et du jeu des parenthèses. Cette position résulte d’un certain nombre de choix, sur fond d’autres possibilités, qui légitiment la tentative d’analyse stylistique que nous avons ici essayé d’ébaucher.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:05

Chapitre II
Fondements linguistiques de la Stylistique




II,1. Une définition linguistique du style

Il faut se demander alors si le transfert du concept de style, de l’esthétique à l’univers des mathématiques, ne se heurte pas aux objections que lui adresse le linguiste Conrad Bureau dans Linguistique fonctionnelle et stylistique objective. Celui-ci indique avec raison que l’entreprise de Granger tente de redonner une valeur opératoire à une notion pourtant décriée par les linguistes eux-mêmes : « A propos du style, on peut avoir des doutes sérieux quant à la valeur scientifique d’une entité sans attributs propres, dont l’existence n’a jamais été prouvée, à laquelle on attribue les propriétés de n’importe lequel des systèmes auxquels d’aventure on l’applique et qui a en conséquence un grand nombre de propriétés contradictoires (p.109) ». Certes la position prise ici est radicale, bien trop radicale pour être acceptée sans contestation, mais elle met l’accent, sinon sur la vacuité de ce concept, comme l’affirme le linguiste américain Bennison Gray, du moins sur sa polymorphie problématique. Elle rappelle d’autres contestations, celles qui émanent des adeptes d’une conception de la littérature qui rejette les méthodes de l’analyse structurale des grandes œuvres, et pour qui, comme l’écrit B. Gray, le style est une entité « dont l’existence ne peut-être ni établie empiriquement ni déduite logiquement. » Conrad Bureau reproche en outre à Granger de ne pas avoir assez mis l’accent sur le critère du choix pour définir le style et il lui préfère la définition qu’en donne le linguiste J.Prieto, selon laquelle « le style est la façon dont une opération est effectivement exécutée, dans la mesure où cette façon n’est pas la seule possible et où elle a été par conséquent l’objet d’un choix de la part de l’opérateur ». Reproche qui nous paraît bien injuste, car l’approche de Granger est au contraire soucieuse de penser les choix théoriques et stratégiques opérés pour la résolution d’un même problème donné, à travers la mise en place d’une véritable épistémologie comparative. Injuste car, en comparant les styles de Desargues et de Descartes par exemple, face à la possibilité de « solution diversifiée » pour une même question mathématique, Granger montre bien qu’il fait de la question du choix le principal critère de sa lecture.
Ce que nous apprennent ces critiques qui émanent du champ de la linguistique, peut se résumer en ces termes : la théorie du style qui porte principalement sur la symbolisation comme mise en relation de forme à contenu, ne peut faire l’économie d’une approche proprement linguistique du problème. C’est ce qu’accomplissent les pages de l’Essai consacrées à une définition du style pour le cas de la pratique d’une langue usuelle. Distinguons, comme le fait Granger, l’usage de la langue proprement dit, défini par l’emploi des règles que fixe la grammaire de cette langue, et le style qui renvoie au choix des règles. On remarquera que la distinction entre choix des règles et emploi des règles n’est pas du tout explicitée par le simple critère du choix tel qu’il a été précédemment posé. Si en effet on entend par choix le fait qu’un auteur a choisi une phrase parmi d’autres possibles, comment alors distinguer entre l’emploi des règles (où l’on choisit des phrases qui « actualiseront » les règles de grammaire dans un énoncé effectif), et le choix des règles (où, dans le même énoncé ces phrases seront stylistiquement marquées) ? On doit en conclure que le critère de choix, s’il est pertinent, demande à être affiné. C’est pourquoi Granger ne fait pas reposer sur lui seul sa détermination du style, pour les propositions en langue naturelle comme pour les propositions mathématiques. L’épistémologue s’oppose aussi, dans ce débat, à la définition proposée par le linguiste Riffaterre, pour lequel le vrai critère du style se trouve d’abord « dans la déviation », et plus encore dans « …la surprise, le contraste par rapport au contexte, la rupture par rapport à la continuité ». L’Essai oppose à cette nouvelle définition une fin de non-recevoir, en ces termes : « Ce n’est pas en tant que déviant statistique qu’un message apparaît comme stylistiquement marqué, mais dans la mesure où cette différenciation peut être interprétée comme révélant une distribution intentionnelle de traits libres ». A la lumière de cette remarque on peut conclure que ce n’est pas la déviance mais bien plutôt la redondance, entendue comme emploi dominant, qui est fait de style. Granger retrouve là l’idée d’une certaine nécessité, lorsqu’il écrit (p.205) : « La marque stylistique, bien loin de pouvoir être caractérisée comme trait aléatoire, se présente en effet tout au contraire, comme le témoignage d’une lutte contre le hasard ». Cette lutte est manifestée par la redondance conçue comme réapparition d’un même élément ou d’un même phénomène à quelque niveau que ce soit de la pratique. Aussi « dans la mesure où cette redondance n’apparaît pas comme distribuée de façon totalement aléatoire, où dans son traitement s’ébauchent certaines constantes, il y a style ». Cependant l’on pourrait adresser à cette idée une objection en forme de contre-exemple : ce qu’on appelle, pour la rédaction de certains documents, le « style juridique », ou encore le « style administratif », expriment bien certes la régularité d’éléments dont la fréquence constitue précisément le style. Or ces styles ont la propriété indiscutée d’être impersonnels et ne décrivent nullement l’expression ou les modalités d’intégration d’une individualité. Comment résoudre ce paradoxe ?
Granger répond indirectement à cette difficulté en distinguant style et usage. L’usage désigne « la pratique commune à plusieurs », et il est le résultat d’une tradition. Ainsi il faudrait parler plutôt d’usage juridique ou d’usage administratif du langage et non de style. Ainsi surtout on retrouve au niveau linguistique une opposition –celle de l’usage et du style- qu rappelle celle de la méthode et du style au niveau de la démonstration mathématique. L’usage est l’adéquation d’une pratique langagière aux normes fixes que définissent un groupe ou un corps social quelconques. Le style, au contraire est ce mixte d’aléatoire et de nécessaire, où les régularités renvoient aux normes changeantes propres à une individualité.


II,2. Style et mémoire

Cette distinction posée en appelle une autre bien plus fondamentale. Granger montre en effet que le linguiste devra déceler « les régularités de distribution des éléments dans le message qui enjambent pour ainsi dire les unités régies par l’organisation sémantique et syntaxique » de ce message (p.195). Ces régularités forment ce que Granger appelle le sur-message, ou encore le surcode. La détermination du sur-message repose sur le principe suivant : le codage linguistique, c’est-à-dire l’utilisation du système de la langue, ne déterminant qu’une partie du message, on sait que des « résidus » sémantiques échappent aux mailles du filet linguistique. Aussi le travail de l’expression consiste sinon à réduire au minimum ce résidu, du moins à le traiter avec une intention déterminée. Or comment l’énonceur peut-il « récupérer » (régir) le mieux possible ce qui échappe au codage linguistique, c’est-à-dire les résidus du codage qui font sens ? « Il nous semble que ce sont alors…les éléments non pertinents de signifiants qui sont utilisés de façon plus ou moins systématique et consciente », répond Granger. Remarque capitale, qui doit être précisée par celle-ci : « Entendons par non-pertinents ces traits de la parole qui apparaissent comme superflus dans le système de la langue réduit à son réseau strictement codifié d’oppositions. C’est justement la présence dans toute langue de ces éléments qui rend possible le jeu de ces renvois directs, trans-structuraux, à une expérience ». Et dans la mesure où « une bonne partie des règles du codage grammatical et sémantique demeurent informulées », on peut dire que « pour les langues naturelles, c’est au niveau même des éléments abstraits…, au niveau des schèmes sémantiques et syntagmatiques, non seulement avant leur exécution phonétique ou graphique, mais encore avant même leur réalisation en exposants, que se manifeste la présence de variables disponibles. ». On s’achemine alors à concevoir alors un véritable rapport de structure à structure, la structure de la langue et celle que tend à former les éléments résiduels qui se présentent d’abord –et en apparence, seulement-, comme « traits non structurés » au niveau de la langue. Aussi Granger écrit-il que « (…)le langage, comme pratique concrète tend à structurer au niveau de la parole ces variations redondantes et amorphes au niveau de la langue (p.124) ». L’idée de redondance, comme régularités, ne réintroduit-elle pas le thème de la mémoire ? Ne retrouve-ton pas ici ce que nous appelions au début de ce travail le style comme mémoire (empreinte invariante par-delà une certaine diversité de matière) ? Ce à quoi renchérit Bureau (Op.cit. p.23) lorsqu’il écrit que « le style est une modalité d’individuation [qui] établit une différence qui n’est pas fondée sur l’occasionnel mais sur l’habituel ». Et il rappelle au passage une phrase de Flaubert tirée de la Lettre à Louise Collet du 18 décembre 1853, par laquelle l’écrivain résume cette idée en déclarant : « La continuité constitue le style ».


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:06

II,3. Codes et surcodes
Mais quels sont alors ces éléments superflus et redondants ? On peut les ranger en catégories distinctes selon qu’ils soient organisés en système a priori, comme dans le cas des contraintes métriques en poésie ou celles qui définissent les genres littéraires, ou selon qu’ils s’organisent en système libre, « extemporanément constitués et lisibles a posteriori dans le message ». On peut donc faire l’inventaire de deux types de surcode :
- les surcodes a priori (qui sont en somme les contraintes imposées par une tradition donnée).
- Les surcodes a posteriori tels que le rythme, les symétries et dissymétries syntaxiques ou sémantiques, l’ordre des éléments dans un énoncé, la ponctuation, etc.

Les surcodes a posteriori semblent ici les plus essentiels, comme le remarque le linguiste Bureau dans son commentaire critique du texte de Granger : « En effet, à cause de ce caractère de liberté qui leur est propre, ils constituent pour l’auteur, pour l’artisan au travail, les moyens les plus efficaces d’individuation de l’objet »1. De fait, les surcodes a posteriori permettent la pleine expression de l’individuation par le jeu qu’ils suscitent entre l’aléatoire et le redondant. En ce qui concerne les surcodes a priori il faut remarquer toutefois qu’il existe une graduation plus ou moins forte dans le caractère de rigidité de certains surmessages. Ainsi en est-il des contraintes propres à la poésie classique. A l’opposé on peut concevoir qu’un message sans code ni surcode a priori, donc sans cette marge résiduelle de sens qu’il produit, correspondrait assez bien à l’idée d’un texte qui ne se soumettrait à aucune règle grammaticale ou stylistique antérieurement fixée. Nous aurions là, écrit Granger, « une hypothèse à la rigueur absurde mais qui représente certainement une tendance fondamentale du langage poétique ». Or remarquons qu’un tel texte se donnerait alors d’emblée comme irrégularité absolue, sans référence à un quelconque usage commun, donc sans style, à moins de considérer qu’il ne serait que style. En effet, à moins d’admettre comme le fait le linguiste Levin que le poème « engendre son propre code dont il est l’unique message », (mais alors comment distinguer entre l’usage de la langue et le fait de style proprement dit ?), il faut admettre que la notion de poésie (comme genre littéraire) engendre déjà un codage minimal a priori qui rend vaine l’hypothèse précédente. L’intérêt d’un tel constat permet de circonscrire la pratique poétique entre les deux bornes suivantes :
- celle d’une poésie où domine le surcodage a priori, dont l’intensité résorbe le style dans un ensemble de contraintes qui se fixent en un usage. On a alors affaire à un usage stéréotypé plutôt qu’à un style, comme dans le cas de l’académisme littéraire. Il faut dans ce cas plutôt parler d’un « usage littéraire de la langue » et non d’une langue vraiment littéraire.
- Celle d’une poésie où règne l’absence de tout codage a priori, libérant ainsi de toute contrainte et anéantissant, par cette absence même, la relation code/surcode, constitutive de la reconnaissance d’un style.

Granger, en regard de cette distinction, ne dénie pas à la stylistique formelle sa prétention à « décrire et interpréter les procédés par le moyen desquels l’usager d’une langue cherche à susciter pour l’auditeur…une expérience prégnante et individuée ». Toutefois il remarque que l’outillage mathématique souvent déployée par elle pour déceler des « constantes structurales » (p.195) dans le poème, se heurte à une « mystique poétique » assez bien définie par l’idée d’ une poésie où ne domine ni code ni surcode a priori. Il juge toutefois outrancier certaines tentatives comme celle du stylisticien Fucks, lequel résume « le résultat de son étude sur un diagramme à deux dimensions où il porte en abscisses les valeurs des traces des matrices de distance moyennes…il constate …que les auteurs allemands et anglais se groupent respectivement le long de deux droites, orientées de gauche à droite et de haut en bas, allant de Jaspers à Rilke et de Huxley à Shakespeare. ». Pour Granger, une véritable stylistique de la poésie devrait prendre en compte les « variations de réaction » de l’auditeur, afin de dépasser un point de vue purement formel, pour mettre en relation de la forme à l’expérience, virtuellement visée chez un individu possible, et considérée comme activité contemplative. Or une telle approche est rigoureusement impossible. Mais ces précisions sur la poésie ne nous ont éloigné qu’en apparence du problème du style dans les sciences, et il s’agit maintenant de tenter de penser ensemble les diverses approches qui ont été ici explorées.


II,4. Une stylistique objective

Les analyses de Granger semblent chevaucher deux problèmes qu’il n’est pas toujours aisé de distinguer : d’un côté, la recherche des traits stylistiquement marqués met l’accent sur les motivations stratégiques d’un auteur, ou, comme il est dit, sur « l’organisation latente des significations ». Et cette recherche paraît trouver son efficacité dans l’analyse de textes mathématiques, comme ceux que présentent les travaux d’Euclide ou encore ceux de Descartes et de Desargues. Là sont pris en compte les « silences théoriques », c’est-à-dire les occultations, mais aussi le choix de la « position de l’objet », et finalement l’ensemble des choix tactiques de démonstration qui font style. Mais d’un autre côté, les analyses de l’Essai mettent l’accent sur les systèmes de contrainte a priori propres à l’émission d’un message, au niveau d’un genre spécifique (comme la poésie classique) ou même au niveau d’un symbolisme quelconque. Comment concilier ces deux approches ? Sans doute on peut déjà faire remarquer que leur hétérogénéité provient du fait que Granger évoque ici deux champs très différents, celui du texte démonstratif et celui de la chaîne parlée ou écrite en langue vernaculaire. Il n’ y a aucune raison, en regard de la différence qui existe entre ces deux univers, de postuler ou de rechercher une unité d’approche qui ne peut exister. Mais cette remarque en appelle une seconde : dans le cas des surcodes a priori une idée nouvelle apparaît à travers le thème fécond de la traduction. La traduction d’un message d’un système symbolique à un autre permet de relever qu’indépendamment des traits propres à l’individualité de l’auteur, le système impose sa propre marque, de manière sui generis. Thème étonnant car il renvoie alors à l’impersonnalité du système et non à la personnalité d’un auteur. Ce sujet est d’abord évoqué par Granger à propos de la « transcription complète d’un programme à l’usage de la machine », lequel ne se présente jamais comme une traduction pure et simple d’un message donné (p.23). La transcription crée des faits de style phonologiques -dans le cas par exemple de la romanisation du chinois (p.10)-, ou syntaxiques –dans le cas de la transcription d’un message dans le langage des machines-. Le cas est particulièrement significatif pour l’exemple du langage unidimensionnel d’une machine et Granger s’y attarde. A première vue, ce langage résorbe en apparence tout effet de style possible, mais en même temps la transcription complète d’un problème à l’usage de la machine (ou « programmation ») a déjà donné naissance à la recherche d’une codification des opérations les plus usuelles pour la machine. Cette codification tend à constituer dans une certaine mesure un « nouveau langage » (p.23).Il faut noter que ces remarques semblent nous suggérer que la traduction n’est qu’un cas particulier de transcription, celle qui se fait de code à code d’un même registre symbolique, comme le français et l’allemand. Dans cette hypothèse, la transcription créerait des « faits de style » non par restitution mais par constitution selon trois ordres principaux :
- la constitution phonologique (cas de la romanisation du chinois),
- la constitution syntaxique (transcription d’un message en langage machine)
- la constitution sémantique (la traduction linguistique d’une langue à une autre, qui n’étant jamais pure correspondance de terme à terme, est constitutive et pas simplement et passivement œuvre de restitution)

Les implications inhérentes à ces dernières idées sont très importantes et l’on peut en résumer ainsi le sens : tout passage d’un symbolisme à un autre est porteur d’une codification spécifique, c’est-à-dire d’un sens résiduel propre au nouveau symbolisme et défini comme surcode. Granger parle à ce titre d’une « relation dynamique entre les symbolismes », et non pas « entre les langages », car pour lui « un langage formalisé…n’est plus exactement un langage » (p.116)1. Granger déduit des considérations précédentes les deux principes suivants :
a- Le principe de la relativité des systèmes symboliques selon lequel « les composantes de style d’un système varient avec le point d’application de son symbolisme »2. (p.10) Ainsi, si en mathématique le style est d’abord défini comme modalité d’insertion de structures invariantes (comme les nombres complexes), il est défini plus spécifiquement pour les langues naturelles comme « organisation latente des significations ».
b- La modification sémantique qui s’opère lors de la « traduction » d’un message d’un système à un autre, est pensée en terme de « variation d’entropie », c’est-à-dire en terme de supplément de valeur communicative. Ainsi le codage d’une chaîne parlée en langue morse1 intègre des régularités qui lui sont propres et qui ajoutent un supplément de sens à la valeur informationnelle du message de départ.

Cette voie oriente clairement la réflexion vers les contraintes propres d’un symbolisme et nous conduit vers l’idée d’une « stylistique objective ». Voie certainement profonde mais que Granger n’emprunte pas, pour choisir celle qui privilégie la pratique subjective d’une individualité. En effet toute la recherche de l’Essai va se concentrer finalement sur une tentative pour dépasser la contradiction apparente entre les structures objectives de la pensée scientifique et le travail de création de la structuration c’est-à-dire afin de penser l’individuel dans la science. Orientation cohérente avec le fait que Granger rappelle clairement que pour lui « le symbolisme n’a en lui-même strictement considéré aucun style » ; Autrement dit les contraintes et les résidus de sens propres à un symbolisme ne suffisent pas à définir un style, car « le style naît du rapport de ce symbolisme à un usage2 ». Ainsi est légitimée la raison pour laquelle l’idée d’une stylistique objective est écartée, au profit de l’usage, c’est-à-dire d’un travail personnel de structuration.




II,5. Un concept polymorphe


On peut maintenant résumer de manière systématique l’ensemble des définitions du style que l’on trouve dans l’Essai d’une philosophie du style. Nous en avons relevé sept :
1° définition : une certaine manière d’introduire et d’enchaîner les concepts .
2° définition : Toute modalité d’intégration de l’individuel.
3° définition : La manière de poser et de symboliser un objet.
4° définition : L’ensemble des significations latentes qui interviennent dans le travail de création.
5° définition : L’alliance du rhétorique et du stratégique dans une démonstration
6° définition : L’ensemble des redondances non aléatoires d’une chaîne informative.
7° définition : l’ensemble des surcodes, a priori et a posteriori, définissant, dans un message, un sur-message.

Or il est clair que la diversité de ces définitions suscite avantages et inconvénients. Avantages car le caractère polymorphe du concept de style en permet des applications nombreuses. Inconvénients car en s’émancipant de la seule visée esthétique le concept a perdu de sa rigueur et de sa cohérence. Aussi Il serait intéressant à ce stade de notre recherche de confronter le texte de Granger, en la diversité même de ses définitions, avec la manière dont, un siècle plus tôt, Hegel définissait le style dans son Esthétique. Dans le chapitre III de cet ouvrage, Hegel distingue en effet la manière, « pure subjectivité », le style « pure objectivité et contrainte » et l’originalité, qui unit ces deux points de vue partiels, à savoir « le caprice et la nécessité ». Pour lui, le style et la manière n’ont qu’un contenu unilatéral, qu’il faut écarter pour dégager le « concept d’originalité ». La « manière subjective », en effet, doit être distinguée de l’originalité car elle ne touche qu’aux propriétés accidentelles de l’artiste, sans prendre en compte la caractéristique propre au mode de représentation et à ce qu’il requiert dans son registre spécifique (ainsi un peintre de paysage ne peut peindre de la même façon qu’un peintre de sujets historiques, tel fait demande à être exprimé différemment par un poète épique et par un poète lyrique). Elle est donc une façon de concevoir propre à un sujet, tenant à son « idiosyncrasie personnelle », pure habitude, subjectivité qui, dans son arbitraire, ne tient pas compte de la nécessité, de la régularité extra-subjective qui existe dans l’originalité. Le style, à l’opposé, est pure adaptation aux exigences internes de la matière. Il s’applique à un mode d’exécution qui tient compte des matériaux employés, des exigences de conception et d’exécution en rapport avec tel ou tel art donné et à ses lois découlant du « concept même de la chose. » Le style ne tient donc compte que de la systématicité objective, comme l’illustre le cas de la musique, où l’on distingue (objectivement) la musique sacrée et la musique d’opéra, mais aussi en peinture où l’on distingue le style historique et la peinture de genre. L’originalité seule unit les deux points de vue précédents, la subjectivité et l’objectivité (Ibid. p.369) : « L’originalité enfin consiste non dans l’observation des lois du style mais dans l’inspiration subjective, qui, au lieu de se conformer à une certaine manière…s’empare d’un sujet rationnel en soi et le façonne en obéissant uniquement à la voix de sa subjectivité artistique tout en se conformant aussi bien à la nature et au concept de tel ou tel art particulier qu’au concept général de l’idéal . » On pourrait dire ici que ce qu’Hegel appelle « originalité » correspond à ce que Granger nomme « style », et que le « style » chez le premier correspond à « l’usage » chez le second. Toutefois cette comparaison est fragile sinon contestable car, rappelons-le, Hegel contrairement à Granger ne sépare pas le style de la donnée esthétique.
Il nous reste alors à interroger la manière dont Granger va appliquer ce concept de style, et l’analyse qu’il doit rendre possible, à la rationalité et au langage philosophiques. Tel est l’objet de la seconde étape de notre travail.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:06

Deuxième partie




Style et philosophie






Chapitre III
Le statut de la vérité


III,1. Ontologie et mathématique
Donner à la notion de style la place que lui accorde Granger pour penser la rationalité mathématique en train de se construire c’est se heurter inévitablement à la question « ontologique » que ce primat appelle. Cette question, d’essence philosophique, nous amène à poser la question d’une possibilité d’appliquer la stylistique à la rationalité philosophique. Cette question aboutit à demander : quel est le statut de la vérité en regard des approches possibles que l’analyse stylistique valorise ? Doit-on dire que différents styles de résolution d’un même problème ne font que répéter, en des manières différentes la même chose, comme Heidegger disait des philosophes qu’ils n’ont cessé de dire la même chose dans des formulations différentes ? En vérité le danger d’une stylistique est de nous conduire, pour les mathématiques, vers un idéalisme doublé d’un nominalisme, qui réduirait l’objet mathématique à son signe écrit. Certaines analyses de Granger, développées dans un texte antérieur à l’Essai, à savoir Pensée formelle et sciences de l’homme, tendent à accréditer cette thèse. Ce texte analyse en effet avec minutie la signification et l’origine des symbolismes qui ont présidé à l’émergence des sciences. Ainsi en est-il de l’étude de la formation du langage de la chimie et de son évolution moderne. Il faut en effet reconnaître que « les progrès majeurs d’une science ont pour point de départ une réforme radicale du codage de l’expérience ». Et tel fut, à bien des égards, le cas de la mécanique classique. Mais il est important de reconnaître qu’un codage n’est jamais le seul possible, alors même que le corps des expériences qu’il exprime reste inchangé. Ainsi, le progrès d’une science dépend-il souvent non d’un raffinement de l’expérience, mais de la manière dont les résultats sont symbolisés. Nous croyons que ce point a été suffisamment illustré dans la première partie de notre travail. A juste titre, nous dit Granger, car « si l’écriture des langues usuelles…n’est dans la plupart des cas, qu’une transcription, qu’un code secondaire », par rapport à la chaîne parlée, on ne peut dire autant des langues scientifiques : « L’écriture, dans l’expression scientifique, n’est plus un code, elle est l’étoffe même du langage. »
Mais cette déclaration ne doit pas nous tromper. Granger s’oppose à toute interprétation nominaliste des objets mathématiques et dénonce radicalement tous les philosophes qui ont soutenu cette option : « Affirmer avec Condillac que la science n’est qu’une langue bien faite est une thèse singulièrement ambiguë. Cela signifie…qu’on glisse donc facilement à une conception grammaticale de la science, selon laquelle l’objet finit par n’être rien que le produit d’une activité syntaxique dont la fécondité nous surprend. » Or cette position est intenable, car il n’y a plus dés lors d’objet authentique et il ne reste plus, comme chez Carnap, que les formes mêmes du langage. Granger pose au contraire la spécificité de l’objet scientifique. Ni nominaliste, ni idéaliste, l’épistémologue récuse ces catégories traditionnelles : « L’activité linguistique constitutive de la science commence par la visée d’objets, et non pas seulement par la désignation de sensations ». Il convient donc, dans ce contexte, de donner au langage sa vraie place sans tomber dans ce qu’il appelle « l’illusion formaliste ». En termes plus familiers on pourrait dire que Granger nous avertit ici de ne pas prendre la proie pour l’ombre, car « le travail scientifique fait un langage, mais la science n’est pas seulement une langue bien faite. L’organisation syntaxique n’est jamais qu’un aspect de la construction des concepts, qui suppose un processus irréductible de manipulation des phénomènes ». On peut donc parler d’un réalisme mathématique chez Granger. Mais celui-ci est laissé au second plan, au profit de l’effort exclusif pour penser les critères qui interviennent dans l’objectivation ou dans la structuration de l’objet. En ce sens sa démarche est sinon positiviste, du moins éminemment positive, car elle se situe au-delà ou en deçà d’une métaphysique qui n’offre que la seule alternative du réalisme et de l’idéalisme.


III,2. Le style des mythes
Pour comprendre ce qui sépare une stylistique des textes scientifiques et une approche des textes philosophiques, il semble nécessaire d’évoquer un troisième terme, en guise de médiation : le mythe. Au cours d’un exposé donné à l’occasion de l’assemblée générale de l’Institut supérieur de philosophie de l’université de Louvain, Granger opposait alors « deux types de symbolisation de l’expérience », considérés comme « radicalement distincts » : le modèle et le mythe. « Nous appelons modèle, déclarait-il, un ensemble d’éléments abstraits, organisés en une structure et visant à représenter la systématicité postulée des phénomènes ». A cette définition, il opposait celle du mythe, conçu comme « un ensemble d’éléments concrets, organisés en un récit et visant à présenter la signification des phénomènes. Il apparaît alors que la représentation du modèle est de type métaphorique, alors que celle du mythe est de type métonymique. En effet, dans le premier cas deux plans se trouvent superposés, dont l’organisation de l’un joue comme signe de l’organisation de l’autre. Dans le deuxième cas, deux fragments du vécu se trouvent juxtaposés, dont les organisations s’évoquent. Or on va voir que le discours philosophique participe en quelque sorte à la fois de la structure du mythe et du discours scientifique. Comme le mythe, le texte philosophique établit un ensemble de « significations ouvertes et totalisantes », et comme la science, il repose sur la présentation d’une systématicité abstraite. En effet, le mythe lui-même présente des significations, car il considère l’expérience comme une totalité. Le modèle, au contraire représente une systématicité où la structure se donne comme un tout partiel et en même temps clos sur lui-même. Participant des deux, la philosophie cherche à la fois des significations, tout en faisant usage d’éléments abstraits organisés en système. Ces remarques nous permettent d’introduire enfin la question du style en philosophie.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:07

Chapitre IV
Le style en philosophie



IV,1. Des difficultés d’une stylistique philosophique
Granger, on pourra s’en étonner, ne consacre que quelques lignes de l’Essai d’une philosophie d’une style, dans le dernier paragraphe de la conclusion (X,6), à la question de la détermination d’un style philosophique. Là, la question du style semble moins problématique, et l’effort pour y imposer l’idée d’une stylistique semble moins grand. Du reste il affirme que « la philosophie comme l’art et comme l’histoire, mais en des sens différents, est essentiellement affaire de style (p.302). » Cette affirmation ne peut se comprendre que si l’on rappelle que Granger considère la philosophie comme « une activité qui organise un système de significations à partir d’éléments empruntés à une expérience supposée suffisamment commune, pour que les lecteurs la puissent vivre analogiquement à travers l’expression qui en est donnée ». La philosophie est donc ici conçue comme travail d’interprétation des significations mais ne construit pas de structures d’objet. On retrouve là comme l’écho de la distinction célèbre établie par Kant entre la science qui procède par « construction de concepts » et la philosophie qui procède par concepts. Dans ce second cas, les concepts philosophiques qui organisent les secteurs choisis de l’expérience proviennent d’un « découpage individuant » qui rend inopérant la transposition pure et simple d’un concept dans le registre terminologique d’une autre philosophie conçue comme « autre grille d’interprétation » du réel. En d’autres termes, écrit Granger, il faut être attentif au « comment cela est dit » (p.302), ce qui est une autre manière de dire qu’en philosophie forme et contenu ne sont pas séparables. L’organisation des significations qu’un philosophe propose dans sa doctrine est donc intimement liée à sa terminologie, à ses découpages conceptuels et se trouve ainsi toujours stylistiquement marquée par les aspects de la réalité qu’il a choisi de discerner et de lier dans le « tout de son expérience ». Ainsi se trouve légitimée la pluralité « incessamment renouvelée des systèmes », laquelle n’implique pas l’éclatement de la rationalité philosophique, mais bien plutôt la diversité des formes qui permettent de l’exprimer. Ainsi une « stylistique de l’œuvre philosophique ne peut prendre consistance que par le commentaire attentif, où la saisie de ce qui est dit est inséparable de la compréhension du pourquoi et du comment cela est dit ». Il n’est plus question ici de l’idéal d’une unification des définitions et des terminologies entre philosophes, comme pourtant Hobbes le souhaitait dans un passage célèbre du Léviathan :

« Puisque la vérité consiste à ordonner
correctement les dénominations employées
dans nos affirmations, un homme qui cherche
l’exacte vérité doit se rappeler ce que représente
chaque dénomination dont il use et la placer
en conséquence. Quiconque aspire à une
connaissance vraie doit examiner les définitions
des auteurs qui l’ont précédé et les corriger
lorsqu’elles sont rédigées avec négligence » (p.31)


Du point de vue stylistique où nous nous sommes placés, un tel projet qui vise à régler la définition des concepts philosophiques sur les procédures de définition utilisés par les géomètres, est un non-sens qui méconnaît l’irréductibilité des premiers par rapport aux seconds.



IV,2. Le style de Spinoza
Toute tentative pour traduire les concepts philosophiques en langue géométrique prouve aisément l’irréductibilité de la philosophie aux procédures de la géométrie et c’est bien le résultat auquel aboutit la démarche qui fut celle du mathématicien Boole dans sest Laws of thought. Rappelons-en ici les enjeux : Boole a cherché à traduire dans la langue formalisée de l’algèbre les démonstrations « more geometrico » qui structurent le propos de Spinoza dans l’Ethique. La référence à ce philosophe semble ici d’autant plus pertinente qu’on connaît l’ambition de ce dernier pour régler ses démonstrations sur celles du géomètre. Or Boole avoue finalement n’y déceler, de son point de vue de mathématicien, qu’un « verbiage », ses méthodes d’analyse ne révélant qu’un ensemble de tautologies qui ne permettent pas d’aller plus loin que la simple traduction en symboles littéraux des énoncés spinozistes. Boole en effet reprend et formalise les huit premières définitions du livre I suivantes :
1°- j’entends par cause de soi ce dont l’essence enveloppe l’existence…
2°- Cette chose est dite finie en son genre si elle peut être limitée par une autre de même nature…
3°-J’entends par substance ce qui est en soi et est conçu par soi, c’est-à-dire ce dont le concept n’a pas besoin du concept d’une autre chose, duquel il doive être formé.
4°- J’entends par attribut ce que l’entendement perçoit d’une substance comme constituant son essence.
5°-J’entends par mode les affections d’une substance, autrement dit ce qui est dans une autre chose, par le moyen de laquelle il est aussi conçu.
6°-J’entends par Dieu un être absolument infini…
7°-Cette chose est dite libre si elle existe par la seule nécessité de sa nature…Cette chose est dite nécessaire ou plutôt contrainte si elle est déterminée par une autre à exister et à produire quelque effet dans une condition certaine et déterminée.
8°-J’entends par éternité l’existence elle-même en tant qu’elle est conçue comme suivant nécessairement de la seule définition d’une chose éternelle.
A partir de ces définitions Boole va appliquer un symbolisme algébrique qui doit expliciter leur structure logique, ce qui donne :
- Ce qui est en soi…x
- Ce qui est en autre chose…x’
- Ce qui est conçu par soi…y
- Ce qui est conçu en autre chose…y’
- Ce qui est substance…z
- Ce qui est mode…z’
- Ce qui est chose libre…f
- Ce qui est chose nécessaire…f’
- Ce qui est cause de soi…e
- Ce qui est cause causée par autre chose…e’

Boole en arrive à montrer que toutes ces définitions se résument aux équations suivantes :
X=y=z=f=e et x’=y’=z’=f’=e’

Son objectif est de montrer que le « style » propre à la rationalité « géométrique » de Spinoza ne se réduit, dans le Livre I de l’Ethique, à rien d’autre qu’à « l’énumération des égalités entre deux termes quelconques de la série que l’on vient de décrire ». Aussi la preuve d’une proposition est-elle en fait moins une preuve que la pure référence à des définitions ou à d’autres propositions déjà obtenues de la même manière. Ainsi en est-il de l’égalité z=e qui constitue la proposition VII : « il appartient à la nature d’une substance d’exister ». On ne peut aller plus loin ici que la simple traduction en symboles littéraux des énoncés spinozistes, ce qui induit que la rationalité philosophique dépend moins de l’organisation de la chaîne des propositions (purement tautologiques) que du découpage conceptuel que nous livre chacune des définitions en elle-même. Granger, dans un autre contexte, ne dit pas autre chose. On pourra rapprocher cette analyse de celles que l’on trouve chez Ludwig Wittgenstein qui, conscient du caractère tautologique des démonstrations philosophiques, pousse jusqu’à sa limite la plus extrême les conséquences de cette dimension.

IV,3. Le style de Wittgenstein
Dans son ouvrage majeur, le Tractatus logico-philosophique celui-ci adopte en effet un mode d’exposition qui n’est pas sans rappeler celui de l’Ethique de Spinoza. Constitué de brefs paragraphes, eux-mêmes composés de remarques ou sentences-, ce texte adopte une numérotation complexe dont l’ambition avoué est de montrer un ensemble de rapports logiques qui se réduisent en fait à des tautologies, sans rien dire sur ces rapports eux-mêmes. Et cela de la même que les tables de vérité montrent les combinaisons de vérité ou de fausseté des propositions selon une architecture qui ne « dit » rien. C’est pourquoi l’on trouve des propositions déclinées selon une linéarité si étrange au premier abord, comme dans le cas des propositions de la série 2 du Tractatus : 2, 2.01, 2.012, 2.0121, 2.0122, 2.0123, 2.01231…
Cet ordre d’exposition peut être considéré si l’on veut comme le signe le plus visible du style philosophique de Wittgenstein, au sens que Granger donne à cette expression, mais une telle remarque ne prend vraiment sens que si on peut alors la référer à « l’organisation latente des significations » qui sous-tend ce mode de présentation. Or celle-ci nous révèle la prétention implicite du Tractatus à se présenter comme un livre, comme le Livre, Bible définitive dans lequel, est-il écrit dans la préface, « la vérité des pensées communiquées ici me paraît intangible et définitive. J’estime donc, écrit Wittgenstein, avoir résolu définitivement les problèmes, pour ce qui est de l’essentiel. ». L’analogie entre les six jours du travail divin de la Création, puis le septième de repos, avec les six séries de propositions du Tractatus, suivies de la proposition sept annonçant le « repos » du discours sur le monde1, renforcent cette interprétation. Certes l’explicitation de cette analogie n’est pas suffisante pour rendre compte de l’originalité du style de Wittgenstein et c’est ce dernier qui en parle le mieux quand il écrit dans la préface de ses Investigations philosophiques : « Le style [développé ici] tient à la nature de l’investigation même. Elle nous oblige en effet à explorer en tous sens un vaste domaine de pensées…Mes pensées se paralysaient dès que j’essayais de leur imprimer de force une direction déterminée à l’encontre de leur pente naturelle…Ce qui tenait sans doute étroitement à la nature de l’investigation même ». En d’autres termes le style philosophique de Wittgenstein s’est imposé à lui comme une irréductible nécessité intérieure, encore ainsi précisée : « Mon intention dès le début était de rassembler [mes pensées] en un volume, dont je me faisais à différentes époques différentes représentations quant à la forme qu’il prendrait. Après maintes tentatives avortées pour condenser les résultats de mes recherches…je compris que ceci ne devait jamais me réussir ; que les meilleures choses que je pusse écrire ne resteraient toujours que des remarques philosophiques. » Aussi Wittgenstein caractérise-t-il lui-même son style de manière imaginée : « Les remarques philosophiques de ce livre sont pour ainsi dire autant d’esquisses de paysages nées au cours de ces longs voyages faits de mille détours ». Il faut, rajoute-t-il, que ces esquisses suggèrent un tableau (Bild) de paysage : « Ainsi ce livre n’est qu’un album ». On peut dès lors caractériser le style de Wittgenstein comme un itinéraire où la systématicité du contenu se résorbe dans l’errance apparente du parcours.


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MessageSujet: Re: Maîtrise, DEA, Thèses mises en ligne   Jeu 15 Mar - 23:08

IV,4. Style et vérité
Mais il faut de nouveau alors poser le problème de la vérité. Qu’advient-il, pour la stylistique, en regard de la « pluralité incessamment renouvelée des systèmes », du rapport d’une philosophie donnée au vrai, et dans ce contexte une telle question a-t-elle encore un sens ? Ou, pour le dire autrement : peut-on admettre la pluralité des systèmes comme autant de styles mis en œuvre, sans en problématiser la pertinence rationnelle ? Or pour Granger, tout système philosophique est « indécidable », ce qui signifie que la détermination de son style « rend possible une justification qui ne démontre pas mais éclaire notre adhésion ou notre rejet ». Et cela de la même manière que l’on dit d’une œuvre d’art que son style explique notre adhésion ou notre rejet. Il s’agit là bien plus qu’une simple analogie, car Granger assimile complètement en réalité l’œuvre d’art et la construction philosophique. Assimilation qui nous semble excessive, car en réalité la philosophie se situe plutôt à mi-chemin entre une activité fortement individuée (comme l’art) et une activité visant à l’universalisation de ses résultats, comme la science. De fait, la philosophie puise à l’art et à la science deux de leurs composantes essentielles, à savoir le style et la méthode, le singulier et l’universel, la constitution quasi-esthétique d’un « monde philosophique » et la prétention à ce que ce monde soit le monde.
Pourtant en associant si étroitement art et philosophie Granger retrouve ici étrangement, pour la philosophie, le critère esthétique qui avait été rejeté pour l’analyse du style scientifique. Conception en un sens très réductrice, qui n’accorde de valeur significative à la pluralité des systèmes philosophiques qu’à condition de lui dénier toute valeur de vérité. Conception « positiviste » surtout, au sens le plus strict du terme, qui rend la stylistique de Granger bien plus avantageuse pour la pensée scientifique, seule dotée de l’enjeu de la vérité.


Conclusion de la recherche


L’étude du style des rationalités nous est apparue, à travers l’œuvre de Gilles-Gaston Granger, comme une des applications les plus poussées du paradigme linguistique dans la problématique du travail scientifique. Cette œuvre a trouvé son inspiration la plus profonde dans la problématique aristotélicienne de la science, puisque Granger ouvre son Essai d’une philosophie du style sur la déclaration suivant laquelle « s’il fallait…caractériser l’aspect que nous nous proposons d’entreprendre ici…on se hasarderait à dire qu’il s’agit de retrouver l’aristotélisme en tant que philosophie dynamique des structures. » La théorie aristotélicienne de la science niait tout épistémé de l’individuel et caractérisait, sur le plan de l’être comme sur celui du connaître, les rapports entre matière et forme selon le mode de leur inséparabilité radicale. A ce point de vue statique, Granger a cherché à opposer le point de vue dynamique qui consiste à étudier le rapport de forme à contenu non comme résultat mais comme travail. Qu’est-ce que le travail ? Nous l’avons dit, c’est une certaine façon de mettre en rapport une forme et une matière, et cette conjugaison interagit sur chacun des termes en présence. En ce sens abstrait le travail est la structure même de la pratique, catégorie qui désigne ici l’activité considérée avec son contexte complexe, ce « tout » qui lui donne sa signification. Or c’est la notion de travail qui permet de réintroduire au sein d’une épistémologie de la science, la question de l’individuel, qui ne se saisit que dans une pratique déterminée. C ‘est la notion de travail qui réconcilie les points de vue unilatéraux de la matière et de la forme, en autorisant l’examen des conditions les plus générales de l’insertion des structures dans une pratique individuée. Cet exactement est proprement ce que Granger nomme la stylistique. Mais derrière la question du langage, une autre notion, plus générale est apparue, celle d’organisation symbolique : « N’importe quel ensemble de faits humains se caractérise par un aspect symbolique, c’est-à-dire renvoie à une organisation structurale à découvrir », écrit Granger dans l’Essai d’une philosophie du style. Aussi bien ce n’est pas la langue mais l’idée même « d’organisation symbolique », au sens le plus général du terme, qui, parce qu’elle se retrouve à tous les niveaux de la pratique, constitue le fondement de la stylistique. La logique elle-même est moins un langage qu’une organisation symbolique car un langage formalisé comme celui de la logique n’est plus exactement ou seulement un langage, si l’on retient surtout du langage sa fonction de communication. En effet, la complexité des expressions formelles devient rapidement si exorbitante qu’elle excède les possibilités de mémorisation et de synthèse de l’esprit. Aussi il faut conclure que si la connaissance scientifique ne peut se constituer en dehors d’un univers symbolique, dont la langue n’est qu’une des modalités possibles, un tel univers est alors moins le paradigme fondamental que la condition transcendantale de la science elle-même.







Bibliographie


Belaval, Y. « Sur la langue universelle de Leibniz », dans Langue et langages de Leibniz à l’Encyclopédie, coll.10/18.
Bureau, Conrad, Linguistique fonctionnelle et stylistique objective, Paris, P.U.F, 1970
Dyane, Bachir, Boole, l’oiseau de nuit en plein jour, 1978, Belin
Granger, Gilles-Gaston, Pensée formelle et sciences de l’homme, Aubier, Paris, 1968
Granger, Gilles-Gaston, Essai d’une philosophie du style, Paris, Odile Jacob, 1969
Gray, Bennison, Style. The problem and its solution, O.U.P
Hegel, Esthétique, Ch.III, section « L’Idée du Beau ». Seuil
Hobbes, Thomas, Léviathan, Sirey
Quine, W. Méthodes de logique
Quine, W. Elementary logic
Morris, C.W., Foundations of the theory of signs
Prieto, J. « Langue et style » dans La linguistique n°1, 1969
Ricoeur, Paul, « Individu et identité personnelle », dans Sur l’individu, contribution au colloque de Royaumont, Seuil.
Riffaterre, Essais de stylistique structurale, P.U.F
Tarski, Logic, semantic, métamathématic.
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